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jeudi, mars 08, 2018

Trudeau doit annoncer vendredi qu’il désigne une femme à la tête de la GRC

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Jim Bronskill - La Presse canadienne




Justin Trudeau devrait annoncer vendredi qu’il désigne une femme à la tête de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), signalant un changement de culture dans le corps policier fédéral ayant été ébranlé par des plaintes de harcèlement sexuel et de discrimination à l’égard des femmes dans ses rangs.
Des sources affirment que le premier ministre nommera Brenda Lucki commissaire de la GRC à l’occasion d’une visite d’un centre d’entraînement à Regina, où Mme Lucki occupe actuellement les fonctions de commandant.
Comptant 31 ans d’expérience à la GRC, Mme Lucki a aussi servi dans l’ex-Yougoslavie et au sein de la police civile des Nations unies en Haïti.
Elle a reçu plusieurs honneurs au fil des années, incluant deux médailles des forces de protection des Nations unies et la médaille de service des Casques bleus canadiens.
Selon sa biographie sur le site de la GRC, elle est aussi membre de l’Ordre du mérite des corps policiers en reconnaissance de son travail pour améliorer les relations avec les Premières Nations.
Sa nomination survient alors que les révélations embarrassantes se multiplient sur l’inconduite sexuelle et le sexisme dans les rangs de la GRC, un an après que le commissaire Bob Paulson eut présenté ses excuses pour la discrimination contre les policières et convenu d’une entente à l’amiable de 100 millions $ pour deux actions collectives.
Les relations du corps policier avec les Premières Nations sont aussi particulièrement difficiles.
La nomination est faite dans la foulée de la création l’an dernier d’un comité de sélection indépendant et non partisan, dirigé par l’ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick, Frank McKenna, qui avait recommandé plus tôt cette année trois candidatures pour le poste de commissaire.
Le comité avait eu comme directive de tenter de respecter les « engagements du gouvernement du Canada envers la parité des sexes et la représentativité de la diversité ».
Mme Lucki deviendra la première femme à obtenir un mandat en bonne et due forme à la tête de la GRC ; Beverley Busson avait occupé les fonctions de façon intérimaire pour six mois en 2007.

mardi, mars 29, 2016

Les faux-semblants

http://www.ledevoir.com/societe/

« Suzanne, tu es une personne sensible, délicate et attentionnée aux autres. Tu as droit à l’amour et à l’affection. » Voici les deux premières lignes d’une lettre parmi d’autres adressées au personnage interprété par Céline Bonnier dans le téléroman Unité 9. La télévision, comme à ses débuts dans les années 1950, continue d’être un confortable moyen d’évasion et de projection quant à sa propre condition.
 
Depuis sa première saison en 2012, Unité 9 est l’une des séries les plus populaires de la télévision québécoise. Plus de deux millions de téléspectateurs s’agglutinent devant des écrans pour regarder ce feuilleton hebdomadaire dans lequel des femmes croupissent en prison. Les habitués sont nourris par l’émotion, la pitié et la rage qui font système dans cet univers fermé. Le public se soucie du sort de Marie Lamontagne, Suzanne Beauchemin, Jeanne Biron ou Michèle Paquette. Ces fausses détenues obtiennent une attention véritable.
 
Cette fascination pour des vies inventées dans une prison de carton est-elle à la veille de se transposer dans la réalité ? Serions-nous soudain dans une heureuse disponibilité psychologique devant les malheurs de l’univers carcéral ?
 
Insalubrité, services réduits, manque de vêtements, isolement total : on a fait bien peu de cas des conditions misérables faites aux vraies prisonnières déménagées en février, pour des raisons d’économie, au centre de détention Leclerc, une prison conçue pour des hommes.
 
Ce n’est même pas une situation tout à fait nouvelle. Dans le rapport annuel de l’ombudsman correctionnel du Québec, on trouve l’exposé d’une suite de situations dégradantes. Surpopulation, décisions partiales, lacunes dans l’hygiène et la salubrité des lieux, visites de proches rendues impossibles à cause du manque de personnel, entraves à l’obtention d’une libération sous caution, menottes aux pieds et aux mains pour des motifs douteux, mise en isolement sans surveillance adéquate au quotidien, lumière allumée nuit et jour.
 
Faute de place, rapporte l’ombudsman, des détenus ont été logés dans des salles communes, sans accès à leurs effets personnels pendant des jours. Au moment où ils pouvaient enfin faire laver leurs vêtements, ils étaient laissés pendant de longues heures avec une simple serviette nouée autour du corps.
 
Devant les personnages d’Unité 9, le spectateur s’enthousiasme de représentations du malheur qui deviennent une garantie de réconfort par rapport à son propre destin. Mais tandis qu’une société de spectateurs se fascine de la sorte pour des vies inventées, force est d’admettre que cela a peu d’effets sur la réalité.
 
C’est un peu la même chose avec les autochtones, prisonniers de ces prisons à ciel ouvert que l’on nomme des « réserves ». Les rapports sur leur condition misérable se multiplient. Des 30 000 enfants confiés à l’État canadien pour leur protection, 48 % sont désormais des autochtones. Ce n’est pas par hasard si les autochtones comptent désormais pour plus de 25 % de la population carcérale, bien que leur poids démographique à l’échelle canadienne soit de moins de 4 %. Construire plus d’écoles ferait-il reculer la nécessité de construire des prisons ? Ce n’est pas certain. Mais cela contribuerait au moins à offrir une égalité des chances et des perspectives d’avenir.
 
Dans son plus récent budget, Ottawa annonce un coup de barre historique en faveur des autochtones. Les grands titres ont retenu le chiffre de 8,4 milliards, un investissement considérable. Pour l’éducation des autochtones, principal gage de leur avenir, le budget libéral du gouvernement Trudeau prévoit des investissements de 634 millions. Dans les faits, le gros de ces investissements est projeté dans un horizon de plus de cinq ans, soit après la tenue de nouvelles élections… En 2020-2021, première année d’un prochain gouvernement, les libéraux de Trudeau ont prévu un budget de 177 millions pour l’éducation des autochtones. Mais d’ici là ? On ne dépasse guère les frontières de l’artifice.
 
Dans l’immédiat, Ottawa va financer l’aide à l’enfance à hauteur de 71 millions. En 2012 pourtant, les documents du gouvernement estimaient que, par rapport aux budgets des provinces en éducation, un domaine de leur compétence, le sous-financement pour les jeunes autochtones s’élevait à au moins 109 millions, sans compter leurs besoins particuliers. L’an prochain, le financement prévu s’élève à 99 millions.
 
Le gouvernement fédéral dépense entre 22 et 34 % de moins pour un autochtone que pour un autre citoyen, a établi le jugement du Tribunal canadien des droits de la personne rendu le 27 janvier. Le tribunal considère de surcroît que les autochtones devraient pouvoir bénéficier d’une éducation adaptée à leur situation et à leur condition.
 
Malgré ses grandes déclarations, le gouvernement libéral demeure sous le seuil de financement qu’il estime lui-même être le minimum pour assurer l’éducation de ces enfants. Va-t-on continuer ensuite de se désoler de voir de plus en plus de membres de ces communautés se retrouver en prison ?
 
La fiction d’un progrès fantasmé s’enracine de plus en plus facilement dans nos consciences tandis que, sur la scène publique, la raison se voit très volontiers vouée à l’expropriation. Quelque chose se trouve falsifié dans notre société.

vendredi, mars 11, 2016

FEMMES EN PRISON Thériault a sa part de responsabilité, dénonce le PQ

http://www.ledevoir.com/societe/justice/

La ministre montrée à nouveau du doigt au nom du féminisme

11 mars 2016 |Jean-François Nadeau | Justice
Les conditions de détention de la prison Leclerc ont fait réagir la députée péquiste Carole Poirier.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir
Les conditions de détention de la prison Leclerc ont fait réagir la députée péquiste Carole Poirier.
Comment Lise Thériault, responsable de la Condition féminine, mais aussi vice-première ministre, a-t-elle pu décider de fermer la prison Tanguay en sachant les difficultés que rencontreraient les prisonnières ? La députée Carole Poirier, responsable pour le Parti québécois des questions relatives à la condition féminine, se pose la question et critique sévèrement « le silence » de la ministre Thériault dans ce dossier.

« C’est assez incompréhensible ! La décision de transférer les femmes de la prison Tanguay à Leclerc a été prise par l’ancienne ministre de la Sécurité publique, Mme Lise Thériault. Et c’est elle qui est désormais responsable de la Condition féminine ! Elle pourrait au moins réagir à ce qui a été fait ! Elle a mis de la poudre à canon dans une situation déjà délicate. »

À la suite du récit des conditions de détention publié dans Le Devoir jeudi, la députée d’Hochelaga-Maisonneuve se dit très inquiète des conditions dans lesquelles vivent les femmes derrière les barreaux. « La ministre a dit récemment que, pour elle, le féminisme, c’était plutôt “Let’s go ! Vas-y !”. Elle doit se rendre compte, explique Carole Poirier, que cette vision individualiste n’est pas à même d’aider toutes les femmes. »

La décision de fermer la prison Tanguay pour déménager ses pensionnaires dans une vieille prison conçue pour les hommes a été prise l’an passé sous l’autorité de la ministre Thériault.« C’est elle qui a décidé de fermer Tanguay. Elle savait très bien qu’elle envoyait ces femmes dans une situation pire encore. On le voit bien, ce que c’est que le féminisme “à sa manière”. S’il faut juger aux actions, comme Lise Thériault le dit, alors qu’elle agisse ! »

Pour l’instant, elle se dit « très inquiète des conditions faites aux femmes ». Ces conditions, comme celles de plusieurs femmes parmi les plus démunies de notre société, lui apparaissent de plus en plus inadmissibles.

« C’est un autre exemple de l’austérité qui touche en particulier les femmes. » Pour Carole Poirier, il ne fait nul doute que « les coupes du gouvernement libéral font plus mal aux femmes parce qu’elles sont déjà plus pauvres. On fragilise la situation des femmes davantage. »

Plus d’humanité

Martine Flamand, coordonnatrice du programme Mère-Enfant en prison, a pu constater au cours des derniers jours la situation préoccupante des prisonnières transférées fin février à l’Institut Leclerc. Elle confirme que la situation très difficile décrite par Le Devoir jeudi est vécue difficilement par les pensionnaires.

Elle ajoute que « le personnel vit ce que les femmes vivent ». La situation demeure pour l’instant pénible. « C’est l’enfer pour tout le monde. C’est dur. Quand on dit que les femmes n’ont pas de bobettes ! »

Pour elle, il est clair que « ce n’est pas assez humain. Il n’y a pas d’aide. C’est comme des animaux mis en cage. Je ne comprends pas où on veut en arriver avec ça. Il faut des services et plus d’humanité. On ne leur donne rien. On les voit juste comme des prisonnières. »

Le ministère de la Sécurité publique n’a pas apporté de précision à la suite de l’article publié jeudi.

lundi, octobre 12, 2015

La parité, d’accord, mais il faut aller plus loin

http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/

Selon la philosophe Françoise Collin, la «question des femmes» interpelle la conception même de la démocratie dans laquelle nous vivons depuis la Révolution française

10 octobre 2015 | Aurélie Lanctôt - Étudiante à l’Université McGill en droit, auteure de «Les libéraux n’aiment pas les femmes» (Lux, 2015) | Le Devoir de philo

Des sculptures devant l’Assemblée nationale montrent trois suffragettes (Marie Lacoste Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean et Thérèse Forget-Casgrain) et la première députée du Québec, Marie-Claire Kirkland.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Des sculptures devant l’Assemblée nationale montrent trois suffragettes (Marie Lacoste Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean et Thérèse Forget-Casgrain) et la première députée du Québec, Marie-Claire Kirkland.
Françoise Collin. Anthologie québécoise (1977-2000)
Dirigé par Marie-Blanche Tahon
Éditions du Remue-ménage
Montréal, 2014, 267 pages
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.​
 
Le Conseil du statut de la femme publiait le 4 octobre un avis réclamant l’instauration d’un quota de candidatures féminines aux élections. Les partis politiques, suggère le Conseil, devraient être contraints d’avoir au moins 40 % de femmes au sein de leur candidature, sous peine de sanctions. Cette proposition se fonde sur un constat : les chiffres sur la présence des femmes en politique stagnent depuis 15 ans. À l’Assemblée nationale, les femmes n’occupent que 27 % des sièges. Au Parlement canadien, depuis les élections de 2011, elles occupent à peine le quart des sièges. Dans la présente campagne électorale, les femmes ne constituent pas plus de 30 % de la candidature, tous partis confondus. De toute évidence, les bonnes intentions ne suffisent pas à rectifier la sous-représentation des femmes en politique. Si l’on souhaite vraiment corriger cette véritable carence de notre démocratie, il faut maintenant prendre des mesures plus coercitives.
 
La proposition du Conseil du statut de la femme est audacieuse et très juste. Elle nous force également à admettre qu’en 2015, 75 ans après avoir obtenu le droit de vote, malgré qu’elles jouissent des mêmes droits que les hommes et qu’on prétende les accueillir à bras ouverts dans l’arène politique, les femmes peinent toujours à y prendre leur place. La pensée de la philosophe et écrivaine féministe Françoise Collin (1928-2012) nous invite à aborder ce problème de front, en soulevant une question fondamentale sur notre démocratie : si les institutions politiques n’accommodent et ne représentent correctement que la moitié de la population, notre démocratie est-elle vraiment démocratique ?
 
En plus de ses romans et de ses écrits féministes, Françoise Collin lègue un ouvrage marquant sur Maurice Blanchot (Maurice Blanchot et la question de l’écriture, 1971) et un autre sur Hannah Arendt (L’homme est-il devenu superflu ?, 1999). On lui doit également la fondation des Cahiers du Grif, en 1973, la première revue féministe de langue française. La pensée de Françoise Collin aborde des thèmes aussi variés que la transmission, la culture commune, la crise du moderne, la vie politique et l’écriture. Elle incite encore les féministes d’aujourd’hui à aborder la question des femmes avec rigueur et nuances. Soulignant que le féminisme n’est pas qu’une théorie ou une action politique, mais aussi une façon d’être au monde, Collin nous convie à des réflexions exigeantes, mais nécessaires et fécondes. Elle nous fournit aussi des outils précieux pour penser la participation des femmes à la vie politique.
 
La parité, un premier pas
 
On dit souvent que les mesures visant à assurer la représentation des femmes au sein de la députation, des fonctions ministérielles et des postes de direction dans l’appareil public se justifient par la nécessité que les femmes participent aux décisions prises au nom de la population. Les femmes n’ont pas les mêmes sensibilités et les mêmes préoccupations que les hommes, du fait qu’elles font l’expérience d’une oppression liée à leur sexe. En cela, leur façon d’aborder la chose politique est forcément différente de celle des hommes. La représentation équitable des femmes au sein de nos institutions démocratiques contribuerait par exemple à attirer l’attention sur des enjeux qui tendent à être relégués au bas de la liste des priorités. Pour s’assurer que la moitié de la population soit correctement représentée, la parité est donc souhaitable, voire nécessaire.
 
Cependant, Françoise Collin soutient que non seulement l’égalité dans la représentation politique ne suffit pas, mais que les revendications pour la parité, lorsqu’elles totalisent notre conception de l’égalité, comportent un élément potentiellement toxique pour le féminisme. Ces revendications posent en effet le problème de la parité comme un problème d’accès à la représentation, alors que le problème loge plutôt dans la structure politique elle-même, qui, dans les faits, n’accommode et ne représente véritablement que la moitié masculine de la population.
 
Les femmes, angle mort de la démocratie
 
Dans un texte intitulé La démocratie est-elle démocratique ?, publié en 1992, Collin souligne que la « question des femmes », la question posée par les femmes, interpelle la conceptionde la démocratie dans laquelle nous vivons depuis la Révolution française. Pourquoi le projet commun, s’interroge la philosophe, a-t-il jusqu’ici été pensé par les hommes et en fonction d’eux, alors que les femmes constituent pourtant une légère majorité numérique ? Sensée, elle ne suggère évidemment pas de renverser les rapports de pouvoir entre les sexes, cette fois en faveur des femmes, sous prétexte que celles-ci sont plus nombreuses. Collin cherche plutôt à mettre en relief une contradiction inhérente au principe démocratique traditionnel, qui prétend conférer le pouvoir au nombre. En réalité, l’accès tardif des femmes au droit de vote a fait en sorte qu’elles n’ont eu accès à la scène publique et à la scène politique que lorsque celles-ci étaient déjà mises en place et figées dans leurs structures unisexuées. Ainsi, le poids des traditions joue en leur défaveur.
 
C’est ce problème qu’explore la philosophe lorsque, en 1982, elle publie un texte marquant intitulé Il n’y a pas de cogito-femme. En examinant les manières que les éléments d’une potentielle « culture au féminin » s’articulent à la culture dominante et à ses éléments proprement masculins, Collin suggère que la femme, partout où elle s’avance, ne rencontre que sa propre négation. « Lire, que ce soit un poème, un roman-feuilleton ou le journal, regarder un film, ce n’est jamais que se découvrir et découvrir le monde dans le regard de l’autre, d’un sujet homme, sujet bienveillant ou malveillant, lyrique ou cynique, peu importe. » Il importe, nous dit-elle, de constater que partout, la femme n’a d’existence que par assimilation. Le langage de l’universel est tenu d’un point de vue qui n’est pas le sien. La philosophe en conclut que le « sujet féminin », pour ainsi dire, n’existe pas, et que cette négation empêche les femmes de participer pleinement à la vie démocratique, la « chose commune » ne leur appartenant jamais tout à fait. Les femmes sont donc admises dans un monde constitué sans elles, qu’elles n’ont pas le pouvoir de façonner. Elles sont simplement sommées de s’y adapter. Or, peut-on se contenter de « faire place » aux femmes dans cet espace construit, mais sans leur permettre de vraiment « donner lieu » à du nouveau ?
 
Égalité ou « égalisation » ?
 
Dans d’un colloque en 1984 à Montréal sur le thème Égalité et différence des sexes, Françoise Collin soutient que la véritable égalité n’est pas le partage de droits et de biens définis unilatéralement, mais bien le partage de la position de sujet éthique, politique, historique : « C’est-à-dire la possibilité pour les femmes, pour chaque femme, de n’être pas seulement bénéficiaire des avantages et des désavantages sociaux, mais aussi et surtout d’être reconnue dans sa position originaire, génératrice, position que toute l’histoire lui a déniée en réduisant en elle la force du commencement à la maternité strictement biologique. » Tant que l’on négligera ce partage de la position de sujet, nous dit Collin, les femmes demeureront, dans la vie politique, cet élément « à part » qu’on assimile à la règle générale, pour ensuite prétendre qu’elles sont placées à égalité avec les hommes.
 
Appliquant ce raisonnement à la représentation des femmes en politique, on pourrait dire que les femmes ne veulent pas se contenter d’être intronisées au Parlement des hommes, de représenter ses valeurs et d’y faire parure ; elles veulent pouvoir le transformer. Lorsque les femmes se contentent d’être avalées par un simple travail de « mise à niveau », par lequel elles accèdent sommairement aux droits et valeurs dominantes — processus qui se limite au fond à leur accorder quelques accommodements ou quelques bribes de pouvoir —, elles demeurent, quoi qu’on en dise, en marge de la chose commune, telles d’éternelles figurantes. Cela expliquerait d’ailleurs pourquoi, même si les femmes ont accès à la scène publique, leurs préoccupations ne trouvent actuellement pas place dans le projet politique.
 
Ainsi, Françoise Collin nous met en garde contre cette logique « d’assimilation », selon laquelle, pour parvenir à l’égalité, il suffirait d’asseoir plus de femmes dans les sièges jusqu’ici occupés par des hommes. Pour que les femmes soient véritablement égales aux hommes, elles doivent d’abord devenir « cosujets de la chose commune ». Suivant cette idée, s’il faut encourager les mesures visant à instituer la parité en politique, il faut aussi garder en tête qu’il ne s’agit pas de l’aboutissement du chemin vers l’égalité, mais bien de la première étape d’un processus de transformation beaucoup plus profond. En cela, la philosophe nous rappelle en somme que le combat des femmes est certes un combat pour l’égalité, mais aussi un combat pour la liberté et la démocratie, pour que celle-ci ne soit pas qu’une forme sans contenu.
 
Un projet politique unanime ?
 
Collin nous invite également à élargir la réflexion sur l’apport des femmes à la vie politique, en demandant : si le féminisme aspire à ce que les femmes deviennent elles aussi sujet de la chose commune, peut-on toutefois présumer que « les femmes » forment une catégorie telle que leur projet politique serait unanime ? La philosophe nous met bien en garde contre le danger de présenter les femmes comme un bloc homogène, autant sur le plan de leur situation que sur celui de leurs occasions favorables. Il y a des lectures du monde et des événements, rappelle-t-elle, dont la ligne de partage n’est pas la seule appartenance sexuée. Ces remarques suggèrent que la seule présence des femmes au sein des institutions politiques n’exclut pas qu’y soient prises certaines décisions susceptibles d’avoir des conséquences désastreuses sur d’autres femmes. Aussi, Françoise Collin aurait certainement dénoncé l’instrumentalisation, par les politiciens, de la formule creuse de « l’égalité entre les femmes et les hommes » pour stigmatiser certaines femmes, comme ce fut le cas récemment, avec la polémique entourant le port du niqab lors des cérémonies de citoyenneté.
 
Collin aurait plutôt rappelé que l’oppression des femmes « a ceci de particulier qu’elle atteint chaque femme de façon singulière, jusque dans son intimité », mais que « c’est à travers chaque femme, par chaque femme, comptable devant elle seule, qu’elle doit être collectivement combattue ».
  
Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire : www.ledevoir.com/ societe/le-devoir-de-philo.