Information sur la politique 1

lundi, février 29, 2016

La démocratie par la souveraineté

Un texte de Simon-Pierre Savard-Tremblay
Thèmes : Nationalisme
Numéro : Argument 2016 - Exclusivités web 2016


Résultats de recherche d'images pour « drapeau québec gif » L’année 2015 n’est plus. L’élection canadienne, malgré une hausse du nombre de députés du Bloc québécois, a fait émerger un épiphénomène politico-médiatico-mondain en la personne du nouveau premier ministre Justin Trudeau. Pendant ce temps, à Québec, les thuriféraires de la grande vente de liquidation de l’État-nation martèlent les préceptes de leur petit catéchisme : le projet d’indépendance du Québec, en plus de représenter le pendant économique d’une épidémie de choléra, serait chose du passé. L’heure, nous disent-ils, est à l’« ouverture sur le monde », formule creuse à souhait qui n’a même pas le mérite de son originalité. Et pourtant, le monde en question, lui, nous indique qu’il vit présentement un véritable « moment souverainiste ». On ne parle même pas uniquement des peuples qui cherchent à conquérir leur indépendance (Catalans, Écossais…) mais aussi de pays dont des pans entiers de souveraineté ont été sacrifiés sur l’autel des compromissions mesquines le plus souvent cédées dans l’ombre du secret élitaire le plus complet. Les peuples, contaminés par la maladie du patriotisme, risqueraient d’exiger des redditions de comptes s’ils en venaient à retrouver leurs instruments d’action collective. Le référendum grec a été à cet égard probant, alors que les masses ont refusé le Petit Catéchisme austéritaire des idéologues à cravate des institutions européennes. Le premier ministre Alexis Tsipras s’est malheureusement ensuite effondré en raison de son incapacité à envisager une sortie de la zone euro.[1]   
En France, le président François Hollande se présente comme un parfait petit caporal de l’orthodoxie européo-libérale. À la suite des terrifiants attentats de novembre 2015, ce même Hollande s’est cependant livré à un surprenant acte de souveraineté : la proclamation de l’état d’urgence. Tel est le point de départ du plus récent livre de Jacques Sapir, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, portant le titre de Souveraineté, démocratie, laïcité. Quiconque connaît l’intellectuel sait qu’il est aujourd’hui l’un des seuls, dans le monde occidental, à véritablement penserla question de la souveraineté, enjeu généralement associé – à tort – à un simple sursaut émotif et irrationnel. Les thèses défendues dans l’ouvrage ne surprendront ni les lecteurs de ses principaux ouvrages ni les habitués de son blogue[2]. Les non-initiés pourraient au départ être effrayés par le statut d’économiste de l’auteur, abhorrant ces pléthores de chiffres et de concepts dont l’opacité a pour principal mérite de servir les desseins d’une expertocratie qui peut ainsi se draper dans une apparence de scientificité. Ce serait cependant bien mal connaître Sapir, qui a précisément fondé sa carrière de chercheur sur la réfutation des pseudo-certitudes de ceux qui se prétendent économistes, que l’on parle de leurs chapelles néo-classiques ou hayekiennes.
Sapir a consacré de nombreux travaux à tenter de refonder une véritable science expurgée de scientisme, tenant pour acquis qu’il ne peut y avoir de lois immuables tant que les agents économiques resteront des êtres humains, c’est-à-dire des êtres qui ne disposent ni d’omniscience ni d’omnipotence, et qui sont ainsi dans l’incapacité de connaître l’ensemble des effets d’une décision d’ordre économique. Pour nombre de penseurs libéraux, qui déifient l’individu en estimant que de l’addition de ses volontés résultera l’intérêt de tous, l’incertitude en économie est impensable car l’être humain obéirait à un chemin prédéterminé et à des lois permanentes. L’équation des économistes libéraux est donc fort simple : si la logique mercantile est scientifiquement prouvée[3], il n’est donc nul besoin de la soumettre au débat public et il suffit de la laisser entre les mains des véritables « scientifiques ». On passe dès lors à la fois du « pourquoi » – les préceptes libéraux faisant office d’évidences – au « comment », et du politique au technique. C’est ainsi que s’est justifiée la dépolitisation de nombreux choix économiques, l’État ne pouvant jamais aussi bien servir le bien commun qu’en s’effaçant devant les commissions d’experts – d’économistes ou de juristes chargés de trancher les cas litigieux – ou les entreprises, dont les buts égoïstes ne peuvent qu’être synonymes d’efficience. C’est là également où se manifeste l’union parfaite entre l’économie libérale et le droit positiviste[4] : alors que la première devient légalement coulée dans le béton juridique du second. Le cas autrichien fait figure d’exemple. Dans les années 1920, l’Autriche a voulu renforcer la réputation de sa monnaie nationale. Pour ce faire, le gouvernement a introduit constitutionnellement l’interdiction de contracter un déficit budgétaire. Cela a très bien fonctionné au départ et la stabilité fut au rendez-vous. Cependant, lors de la crise bancaire qui secoua le pays au cours de la seconde moitié de cette même décennie, l’État autrichien dut violer sa Constitution pour dépenser (très légèrement) davantage que ce qui était légalement autorisé. La décision a été gardée secrète, jusqu’à ce qu’elle soit découverte et qu’elle ruine la réputation de l’Autriche.
Sapir s’appuie sur ce dernier exemple afin de démontrer qu’il ne sert à rien d’enfermer l’État et son pouvoir discrétionnaire dans un délire réglementaire qui empêcherait un pays de réagir assez rapidement au moment où la nécessité d’une action de ce genre s’imposera. La souveraineté est précisément cette capacité à s’adapter en tout temps aux  circonstances, la bonne décision d’aujourd’hui n’étant pas nécessairement celle de demain. Mais, au-delà du critère de l’efficience, qui ne saurait à lui-seul constituer une justification, la souveraineté s’appuie aussi sur celui de la légitimité. Il ne saurait ainsi y avoir de légalité sans que celle-ci ne s’appuie sur le juste. C’est la vieille question de l’Auctoritas et de la Potestas, c’est-à-dire respectivement du droit moral et politique d’agir et du pouvoir de le faire. LaRule of law à laquelle le monde contemporain est convié dans l’univers des corporations, des accords commerciaux et des banques centrales indépendantes de l’encadrement politique rompt avec le principe élémentaire de légitimité, alors que le procédural prétend valoir désormais par lui-même et pour lui-même. Sapir nous convie ainsi à repenser un véritable ordre démocratique qui demeure impensable sans la pleine souveraineté, soit la reconquête des instruments collectifs permettant une réelle influence sur l’avenir d’une communauté.
La souveraineté est la capacité qu’a un peuple, par le biais d’un État, de décider par lui-même des actions qui seront réalisées pour lui, sur un territoire donné. Cette notion de territoire et de frontières est fondamentale, la souveraineté d’un État impliquant la définition de qui en fait partie et de qui n’en fait pas partie, des devoirs et des limites de cet espace de solidarité. Au centre de cette souveraineté se situe un peuple. Sapir a bien raison de nous le rappeler : souveraineté nationale et souveraineté populaire ne s’opposent nullement et sont bien au contraire les plus fondamentaux des compléments. La nation s’appuie très certainement sur certains traits objectifs issus de l’Histoire. Mais qui dit Histoire dit surtout mémoire, et ainsi construction subjective d’une identité commune, ce que d’aucuns appellent la volonté de vivre ensemble. La souveraineté est donc une donnée essentielle pour une société hétérogène. Pour Sapir, la diversité n’est ni une catastrophe ni un projet à proprement parler. Elle est une réalité qu’il incombe de gérer convenablement. La question n’est donc pas celle de l’hétérogénéité des gens qui composent une collectivité mais celle des référents communs de cette même collectivité. Les institutions communes ont-elles à faire la promotion de ce qui unit les individus ou au contraire de ce qui les distingue, des identités personnelles de tous et chacun ? Dans le cas d’une société multiconfessionnelle, la seule solution est bien entendu celle de la laïcité, impliquant neutralité de l’État et égalité des croyants et des non-croyants. On ne saurait autrement faire coexister autant de gens de confessions divergentes tout en s’assurant que ceux-ci se reconnaissent comme membres d’une même nation. Sapir s’appuie d’ailleurs ici sur nul autre que Jean Bodin, reconnu comme le premier théoricien de la souveraineté, qui défendait la neutralité spirituelle de l’entité politique commune au moment des terribles guerres de religions. Après les attentats de janvier et de novembre 2015 en France, espérons que ces paroles résonneront. 
Sans la souveraineté du politique, nulle démocratie. Telle est la thèse centrale de Sapir dans cet ouvrage. La confisquer revient à la remettre à des institutions – transnationales, commissions d’experts, structures fédérales – infiniment moins représentatives des tensions et des volontés populaires. Car le politique est par essence conflictuel – et non pas lieu du consensus contrairement à ce qu’en pensait un James Buchanan – et cela est d’autant plus vrai des sociétés modernes.
George Orwell affirmait qu’à une époque de supercherie universelle, dire la vérité était un acte révolutionnaire. Par cet essai indispensable, on peut donc considérer que Jacques Sapir pose un geste de résistance qui permettra d’alimenter en idées les défenseurs de Patries aujourd’hui plus menacées que jamais. Une nation à qui on enlève ses outils politiques est une collectivité neutralisée condamnée à l’impuissance. Un peuple à qui on a arraché la souveraineté ne saurait être libre ; il perd de surcroît ses repères et s’enfonce dans une anomie et une perpétuelle quête de soi. Supprimer la souveraineté d’une nation afin de la confier à des institutions infiniment moins démocratiques ne peut avoir pour résultat qu’un système despotique.

Jacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité, Michalon Éditeur, 2016, 326 p.

SIMON-PIERRE SAVARD-TREMBLAY
Doctorant en sociologie à l’Université Laval

Élections 2012 : La revanche du Ralliement national

Un texte de Michel Poplyanski
Numéro : Argument 2012 - exclusivités web 2012

Résultats de recherche d'images pour « drapeau québec gif » “The most dangerous election in decades”- la manchette du magazine Maclean’s résume la réaction des médias anglophones face à la dernière plateforme électorale du Parti Québécois (PQ). La volonté du parti de privilégier l’accueil d’immigrants dont la langue d’usage est le français fut traitée avec un mépris particulier. Pour répliquer à ses détracteurs, un des principaux architectes du « virage identitaire » péquiste, aujourd’hui ministre des relations avec les Anglo-Québécois, Jean-François Lisée, a évoqué la mémoire du Dr. Camille Laurin. Depuis l’époque du père de la Charte de la langue française, a-t-il déclaré, « qui que ce soit qui se lève pour défendre le français au Québec se fait traiter de xénophobe au Canada anglais1 ». Lisée a également mis en relief « le refrain bien connu », voulant que « tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant était justifié, mais cette fois-ci, c’est trop ». « Or une lecture rétrospective de ce courant d’opinion » a-t-il noté, « révèle que ce qui est aujourd’hui accepté comme juste et raisonnable était considéré exagéré lorsqu’il fut introduit2 ». Pourtant, Lisée passe sous silence l’importante transformation qu’a connue le discours péquiste, une évolution qui fait en sorte que le débat actuel est passablement distinct de celui qui a entouré l’adoption de la loi 101. 
Depuis sa fondation en 1968, le PQ tente de réconcilier au moins deux courants nationalistes, représentés par les deux partis indépendantistes qui l’ont précédé sur la scène politique québécoise : le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et le Ralliement national (RN). Comme l’a souligné Camille Laurin, la politique linguistique du premier gouvernement péquiste fut profondément inspirée du programme riniste3. Certes le PQ n’a pas usé des moyens coercitifs que proposait le RIN, mais il était permis de croire qu’il visait le même objectif : que le Québec devienne un État unitaire où tous les citoyens du territoire (exception faite pour les Autochtones) commenceraient, lentement mais sûrement, à s’identifier à une même communauté nationale, ancrée dans une mémoire partagée. L’attitude du RN était tout autre. Le Québec serait le foyer national des Canadiens français. Les autres seraient traités  avec « réalisme et justice » mais ils ne seraient pas tenus d’adhérer à la même nation culturelle que la majorité4. Sans être des citoyens « de seconde zone », ils maintiendraient un caractère « à part ». Ce sont ces sources rallinistes qui semblent maintenant servir d’inspiration au Parti Québécois.
Ceci n’est pas une critique du virage identitaire péquiste. Je laisse à d’autres le soin de le condamner ou de le défendre. Je tente simplement de comprendre pourquoi le rêve riniste, présent en 1977, semble mort et enterré trente-cinq ans plus tard, et pourquoi le discours ralliniste, occulté pendant bon nombre d’années, fait vraisemblablement un retour.

Le RIN versus le RN : Le choc de deux nationalismes

Fondé en 1960, le RIN est la première formation politique indépendantiste au Québec. En 1964, mal à l’aise avec son caractère laïc ainsi qu’avec son programme qu’ils jugent trop à gauche, une poignée de militants quittent le RIN pour fonder le Regroupement national. Deux ans plus tard, ce nouveau parti fusionne avec le Ralliement créditiste pour former le Ralliement national (RN). Le RIN et le RN sont tous les deux des formations indépendantistes (le RIN est plus pur et dur à cet égard, ne souhaitant pas nécessairement d’ « association » entre un Québec indépendant et le Canada), mais ils font valoir deux types de nationalisme antinomiques. Cela se manifeste à la fois dans leurs politiques linguistiques et dans leurs attitudes face à l’immigration.

Bien qu’il envisage des exceptions pour les Autochtones, le RIN souhaite un Québec complètement unilingue. Sa politique linguistique pourrait se résumer à une phrase mémorable de son premier président, André d’Allemagne. « La situation normale », écrit-il dans son pamphlet  Le bilinguisme nous tue, « c’est celle où il y a un État, une Nation, une Langue5 ». Le RN, en revanche, fait une distinction très nette entre la nation et l’État. L’État québécois serait le foyer de la nation canadienne-française, une nation « d’inspiration chrétienne », où la famille serait « le centre de la vie nationale ». Tous les citoyens du Québec n’appartiendraient donc pas à la nation. Les anglophones auraient notamment droit à leurs propres institutions; le RN, à l’encontre du RIN, envisage « une politique linguistique raisonnable, commandée par un sain réalisme » à leur endroit6.

Cela mène à des différences majeures entre le RN et le RIN sur la question de l’immigration. Tandis que le congrès ralliniste de 1967 adopte une résolution appelant à un moratoire sur l’immigration non-francophone, le RIN, dans son programme électoral de 1966, se montre disposé à accueillir ces immigrants, croyant qu’un Québec indépendant et unilingue aurait les moyens de les intégrer pleinement à la majorité7.

La politique d’immigration du RN ne fera pas long feu. Il n’en est pas question lors des négociations du printemps 1968, entre le RN, le RIN, et le Mouvement souveraineté-association (MSA) de René Lévesque, qui conduisent à la formation du PQ. D’ailleurs, dix ans plus tard, le gouvernement Lévesque signe l’entente Cullen-Couture avec Ottawa, donnant au Québec une certaine maîtrise de la sélection de ses immigrants. Seulement 10% de l’ensemble des points nécessaires à l’admission sont accordés en fonction de la connaissance de la langue française, une prise de position qui n’est pas ouvertement contestée au sein du PQ8.

La vraie « pomme de discorde » lors des négociations de 1968 est la question linguistique. Les représentants du RIN insistent sur l’abolition de tous les privilèges pour la minorité anglophone, ce à quoi s’opposent le MSA et le RN. C’est en grande partie à cause de ce désaccord que le RIN n’est pas invité à fusionner avec les deux autres formations.

Le RIN est donc forcé de se saborder; ses militants adhèrent au PQ sur une base individuelle. Leur influence se fera néanmoins sentir dans l’élaboration de la loi 101, une des pièces maîtresses du programme nationaliste du gouvernement Lévesque. Même si elle ne va pas aussi loin que l’aurait souhaité le RIN, le ministre responsable, Camille Laurin, tente de la présenter comme ayant la capacité de faire du Québec un véritable État-nation. « Le Québec serait aussi français que l’Ontario est anglais », tranche-t-il. Les anglophones seraient une « minorité parmi d’autres minorités ». Ils auraient leurs propres institutions, non pas par privilège historique à l’instar des peuples autochtones, mais simplement à cause de leur poids numérique9. Pour emprunter la terminologie du politologue Will Kymlicka, les allophones et les anglophones bénéficieraient tous de droits « polyethniques ». Ces derniers ne représenteraient pas une « minorité nationale » particulière10. En même temps, comme Kymlicka l’explique dans La citoyenneté multiculturelle les droits « polyethniques » assurent généralement la disparition en douceur des différences marquées entre groupes ethniques11. Peut-être est-ce à cause de cette nouvelle confiance de la majorité francophone en sa capacité de former une société d’accueil, que l’entente Cullen-Couture, et l’ouverture à l’immigration non-francophone qu’elle représente, ne suscite pas d’émoi au sein du PQ.

La pertinence du RN pour le PQ de 2012

Admettons d’abord que la dernière plateforme péquiste comporte certains éléments, comme, par exemple, l’idée d’étendre la loi 101 aux cégeps, qui correspondent à l’héritage riniste. Pourtant, le choix du PQ de faire de la « langue d’usage » un critère pour la sélection des immigrants s’inspire clairement du RN.

Cette prise de position reflète un abandon généralisé du rêve riniste d’intégrer la communauté anglophone à la nation culturelle québécoise. Avant qu’il ne devienne candidat pour le PQ, Jean-François Lisée a soutenu sur son blogue du magazine L’actualité « qu’il [est] courant qu’on entende des nationalistes affirmer que le Québec doit être aussi français que l’Ontario est anglaise (sic). Ce qui signifierait qu’il faut œuvrer à la disparition progressive de [notre] minorité anglophone ». Mais, nous rassure-t-il, « ce ne fut jamais l’objectif de René Lévesque ou de Camille Laurin12 ».

En fait, tel que nous l’avons déjà mentionné, Laurin a bel et bien prononcé les paroles que Lisée prétend n’avoir jamais entendu de sa bouche. Le père de la Charte de la langue française paraissait déterminé, dans la foulée du RIN, à faire en sorte que les anglophones s’intègrent pleinement, quitte à présider à la disparition tranquille de leur identité communautaire13. Aujourd’hui, Lisée, s’inspirant du RN, cherche à la préserver. À la suite du RN, il voit le Québec comme « une communauté de communautés » où la communauté majoritaire pourrait maintenir son poids démographique grâce à des politiques natalistes et à l’immigration francophone. En même temps, l’État québécois devrait garantir un certain espace démographique aux communautés minoritaires14. L’on ne saurait imaginer de plus grande rupture avec le jacobinisme du RIN, qui exerçait jadis une réelle influence sur les militants du PQ.

Comment expliquer ce « recours aux sources  rallinistes » ? Les péquistes justifient leur nouvelle politique en matière d’immigration en évoquant l’évolution du paysage démolinguisque depuis les années 1960 et 1970. À l’époque, les Canadiens français étaient majoritaires sur l’île de Montréal, ce qui risque de ne plus être le cas. D’où l’importance, selon le PQ, de privilégier des immigrants francophones. Toutefois, tel que nous l’avons souligné, la question de l’immigration est symptomatique d’une plus vaste transformation du nationalisme péquiste. Ainsi, même s’il ne faut pas complètement écarter le discours officiel, il ne peut constituer l’ensemble du portrait; le « virage ralliniste » a eu lieu dans un contexte politique et intellectuel particulier, sur lequel il vaudrait la peine de se pencher.

Les dernières décennies ont illustré le refus catégorique des non-francophones d’adhérer au nationalisme québécois. S’il pouvait y exister, il y a trente-cinq ans, quelque espoir qu’il y aurait sous peu une nouvelle génération d’indépendantistes allophones et anglophones — ce qui a donné naissance à des organismes comme The Committee of Anglophones for Sovereignty-Association — ce rêve ne paraît plus crédible. Malgré le fait que les souverainistes rejettent, dans leur ensemble, « le blâme » qui fut au cœur des célèbres déclarations de Jacques Parizeau, ils acceptent maintenant l’idée qu’il serait illusoire de s’imaginer que des Anglo-Québécois, ou ceux qui sont issus de l’immigration non-francophone, aient le même comportement politique que leurs concitoyens d’origine canadienne-française. Si ces derniers sont souvent « séparatistes au moins une heure par jour » — pour reprendre une formule de Daniel Johnson père — les Québécois d’autres origines ne peuvent généralement pas en dire autant.

Cet état de faits a provoqué un sentiment de résignation de la part des souverainistes, qui fut exprimé de la manière la plus mémorable par le sociologue Fernand Dumont. À la veille du référendum de 1995, Dumont a conclu qu’il n’y avait pas de nation québécoise, que le Québec était plutôt une communauté politique. Pour reprendre la question qu’il a lucidement posée dans Raisons communes : « si nos concitoyens anglais du Québec ne se sentent pas appartenir à notre nation […] si beaucoup d’allophones y répugnent […] puis-je les y englober par la magie du vocabulaire ? ».

L’œuvre de Dumont exerce une influence considérable sur une nouvelle génération d’intellectuels « conservateurs », comme Éric Bédard et Mathieu Bock-Côté. Profondément préoccupés par le rapport qu’entretiennent les Québécois francophones avec leur passé, Bédard et Bock-Côté soutiennent que le nationalisme doit renouer avec « ce désir [séculaire] de durer des Québécois d’ascendance canadienne-française15 ». À la suite de Dumont, ils conviennent que les non-francophones ne pourraient facilement assumer ce poids mémoriel, ce qu’ils acceptent de bonne grâce.

Les architectes du dernier programme péquiste sont sans doute conscients de la pensée de ces intellectuels. Jean-François Lisée a, d’ailleurs, publié sur son blogue un compte-rendu très favorable du dernier livre de Bédard, Recours aux sources16. Il partage tout à fait le sentiment de résignation des nationalistes conservateurs; son constat qu’on « ne manifeste pas pour défendre sa deuxième langue » en témoigne parfaitement17. Dans un tel contexte, où l’on admet que les non-francophones ne seraient pas, dans un avenir rapproché, membres de la même nation culturelle que les Québécois d’origine canadienne-française et ne seraient donc pas enclins à appuyer (au moins une heure par jour) l’option souverainiste, il est tout à fait prévisible que PQ cherche à restreindre les critères de sélection pour les nouveaux-arrivants, afin de privilégier « les immigrants de Bordeaux et non de Shanghai18 ».

Par ailleurs, les nationalistes conservateurs, comme Bédard et Bock-Côté, craignent, par-dessus tout, que dans leurs tentatives de provoquer un certain nationalisme chez les non-francophones, les politiciens souverainistes n’adoptent un discours qui conduirait les Québécois à renier encore davantage leur passé. Dans ce sens, la pensée de l’historien Gérard Bouchard leur sert de repoussoir. Au lieu de rendre hommage au nationalisme canadien-français des, entre autres, Henri Bourassa et Lionel Groulx, Bouchard propose aux souverainistes de laisser de côté « la mémoire exacerbée des vexations anciennes ». Il les encourage à présenter le Québec comme une société neuve, qui, à l’instar du Canada anglais, atteindrait sa pleine maturité avec l’indépendance19. La charte québécoise des droits et des libertés, et non la lutte séculaire pour « notre langue, notre foi et nos lois », servirait donc d’inspiration à la cause souverainiste. Cette nouvelle référence aurait l’avantage de rallier les Québécois de nouvelle souche, qui appuieraient un projet « progressiste » et « tourné vers l’avenir ». Toutefois, selon les nationalistes conservateurs, une telle « épuration du passé » mettrait en cause la véritable raison d’être de l’indépendance. Les résultats décevants du PQ aux élections de 2007 — où le parti a suivi, pour simplifier, la recette bouchardienne — semblent leur donner raison.

Ces nationalistes conservateurs transposent leurs craintes actuelles dans leurs analyses de la politique québécoise des années 1960. Éric Bédard affirme, par exemple, que le RIN rejetait l’héritage des ancêtres canadiens-français, tandis que le RN l’assumait fièrement20. C’est d’abord et avant tout pour cette que raison que le RN devrait être, selon lui, le modèle du PQ actuel. Mais peut-on être aussi catégorique ? Le RIN était un parti politique hétérogène; le nationalisme des militants de gauche comme Andrée Ferretti n’était pas nécessairement identique à celui d’un André d’Allemagne. Qui plus est, comme l’a noté Louis Cornellier dans sa recension du dernier ouvrage de Bédard, il est possible de soutenir que « [les] ancêtres ont fait ce qu’ils ont pu, avec ce dont ils disposaient et que leurs efforts ont rendu possible la suite des choses21 ». Ainsi, ne serait-il pas juste de dire, qu’à leur manière, les rinistes valorisaient la mémoire canadienne-française et souhaitaient même que l’Autre non-francophone l’assume à son tour ?

L’interprétation que fait Bédard du nationalisme riniste témoigne à quel point les véritables aspirations de ce premier parti politique souverainiste sont dépassées dans le Québec d’aujourd’hui. Le choix semble se limiter désormais à deux options : une nation québécoise « multiculturelle et chartiste», associée notamment à Gérard Bouchard, ou un Québec multinational, jadis prôné par le RN et repris, plus récemment, par Fernand Dumont ainsi que par une nouvelle génération de nationalistes conservateurs. Le PQ de 2012 a clairement choisi son camp.

Conclusion

Peut-être faut-il admettre que le rêve du RIN était profondément utopiste. Peut-être faut-il reconnaître qu’à partir des années 1960, ce fut le nationalisme du RN qui correspondait le mieux à la réalité québécoise. Pourtant, un retour vers l’héritage ralliniste comporte également son lot de difficultés pour les souverainistes.

Chez les anglophones, il est (re)devenu normal de traiter le PQ comme un parti xénophobe. En fait, le PQ promet formellement de préserver le poids démographique de cette minorité, un engagement qui n’aurait pas été évident pendant les années 1970, quand l’influence riniste était passablement forte. Mais, pendant la dernière campagne électorale, il n’y a eu personne, parmi les anglophones, prêt à reconnaître les aspects positifs d’un virage ralliniste pour l’avenir de cette communauté; l’heure était plutôt au rejet et au ressentiment.

Par ailleurs, des questions gênantes pourraient être posées au sein même du PQ. Si une autre Lizabel Nitoi22 choisissait d’immigrer au Québec, serait-elle désavantagée parce que « sa langue d’usage » était le roumain et non le français ? Vu qu’il demeure toujours quelques non-francophones qui souhaitent adhérer à la nation culturelle québécoise, un discours inspiré du RN pourrait ne pas passer facilement dans les rangs péquistes.

Le contexte de gouvernement minoritaire servira peut-être de période de réflexion au PQ. Choisira-t-il de renouer avec le legs du RIN ? Rien n’est moins sûr, mais s’il privilégie cette option, il pourra se tourner vers une « idée audacieuse », déjà proposée puis abandonnée par Jean-François Lisée, — le même Jean François Lisée qui avance généralement des concepts empruntés au RN — d’intégrer les Cégeps pour que « les trois quarts de l’enseignement collégial soient donnés, pour tous, en français et le quart en anglais ». Une idée qui laisserait entrevoir, à long terme, l’édification d’un seul et unique « nous » au Québec23. Reste à savoir s’il y a quelqu’un qui y croit encore.

MICHEL POPLYANSKI


1 Entrevue de Jean-François Lisée à Montréal maintenant, 98.5 FM, 29 août 2012
2 Jean François Lisée, « Le français au Québec : En route vers l’imprudence » L’actualité, 14 septembre 2011.
3 Camille Laurin, Le français langue du Québec : Discours prononcés par Monsieur Camille Laurin, Ministre d’État au développement culturel et parrain de la Charte de la langue française, Montréal, Éditions du jour, 1977, p. 115-123.
4 «Le Manifeste du Regroupement national» dans René Jutras, Québec libre, Montréal, Éditions de l’actualité, 1965. Il nous faut distinguer entre la nation politique (l’État du Québec) à laquelle appartiennent tous les citoyens du territoire et la nation culturelle québécoise. La nation culturelle implique une vision particulière de l’histoire: une mémoire partagée à laquelle tous ses membres adhèrent. Voir Fernand Dumont, Raisons communes, Montréal, Boréal, 1995, p. 84-90.
5 André d’Allemagne, Le bilinguisme qui nous tue, Montréal, RIN, 1962, p. 4.
6 «Le Manifeste du Regroupement national» op.cit.
7 Janie Normand L’indépendance à droite : L’histoire politique du Regroupement national et du Ralliement national entre 1964 et 1968, Mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2010, p. 140; « Le RIN et l’immigration », L’indépendance, juin 1966.
8 Martin Pâquet, Tracer les marges de la cité, Montréal, Boréal, p. 224.
9 Camille Laurin, op. cit., p. 146, 137.
10 Pour une définition des termes de «droits polyethniques» et de «minorité nationale» voir Will Kymlicka, La citoyenneté multiculturelle, Montréal, Boréal, 2001.
11 Ibid., p. 52.
12 Jean-François Lisée, « La fatwa linguistique de Pierre Dubuc », L’actualité, 14 janvier 2011.
13 Il est possible que René Lévesque ait été plus ouvert au nationalisme ralliniste, dès les années 1960. C’est d’ailleurs ce que prétendent les historiens Xavier Gélinas et Éric Bédard. Voir leurs textes dans René Lévesque mythes et réalités, sous la dir. d’Alexandre Stefanescu, Montréal, VLB, 2008. Pourtant, cela nous semble discutable. «Eventually everyone will be assimilated », a dit René Lévesque au journaliste Peter Desbarats en 1969, renouant ainsi avec l’objectif fondamental du RIN. Sa confiance en la capacité d’intégration de la majorité francophone était telle, qu’à l’aube des années 1970, il espérait encore que les anglophones commencent à voter pour le PQ. Voir Peter Desbarats, René: A Canadian in Search of a Country, Toronto, M&S, 1976, « Appendix ». (Il s’agit d’une transcription intégrale d’une entrevue que Lévesque a accordée au journaliste).
14 Lisée propose que 26% de la population de l’île de Montréal demeure anglophone (anglais langue d’usage) et que 16% reste allophone (ni français, ni anglais comme langue d’usage).
15 Eric Bédard, Recours aux sources, Montréal, Boréal, 2011, p. 90; Voir aussi Mathieu Bock-Côté, La dénationalisation tranquille, Montréal, Boréal, 2007.
16 Jean-François Lisée, « Que conserver du conservatisme? », L’actualité, 10 avril 2012.
17 Jean-François Lisée, « Mort ta langue : petit documentaire sur l’avenir du français »,L’actualité, 23 juin 2012.
18 Les péquistes oublient qu’il y aurait sûrement des immigrants de Bordeaux qui ne pourraient assumer la mémoire canadienne-française. Voir Régine Robin, Nous autres, les autres, Montréal, Boréal, 2011.
19 Gérard Bouchard, La nation québécoise au futur et au passé, Montréal, VLB, 1999; Gérard Bouchard, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, Montréal, Boréal, 2000.
20 Éric Bédard, op. cit., p. 132-137
21 « Les sources d’Éric Bédard » Le Devoir, 30 septembre 2011.
22 Candidate péquiste défaite dans l’Assomption.
23 Le projet collectif de ce « nous » serait-il l’indépendance ? La question demeure ouverte. 

Conférence Manning : Justin Trudeau ne finira pas son premier mandat, selon Kevin O'Leary

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OTTAWA - Kevin O’Leary pense que Justin Trudeau ne terminera pas son premier mandat comme premier ministre et que les libéraux devront se trouver un nouveau chef avant la prochaine élection fédérale.
« Regardez-le aller », a dit l’ancien dragon de l’émission Dragons’s Den, qui pourrait se lancer dans la course au leadership du Parti conservateur du Canada. « Regardez-le aller. »
kevin oleary
« Le mandat de Trudeau va finir en catastrophe économique. Le budget que je vois venir affichera un déficit entre 40 et 45 milliards de dollars. Un tiers de cela va être gaspillé parce que le gouvernement ne peut pas dépenser autant d’argent – peu importe le parti », a-t-il dit au téléphone, en direct de la Floride.
« Je l’ai regardé, pendant ses 60 premiers jours, dépenser quatre milliards de dollars sans créer un seul emploi au Canada. Si c’est une indication du reste de son mandat, ça va finir très mal. Pas seulement pour lui, mais pour tous les Canadiens. »
Le chiffre de 4 G$ provient du journaliste de Sun Media, David Akin, qui a calculé toutes les annonces de dépenses du gouvernement libéral à partir de leur assermentation, le 4 novembre 2015, jusqu’au 12 février 2016. Akin a découvert que la majorité de l’argent serait distribué pour des projets à l’étranger, tel que la promesse d’envoyer 1,6 milliard de dollars pour une mission humanitaire en Irak, en Syrie et en Jordanie.
« Si je me lance »
O’Leary doit prendre la parole lors de la conférence Manning à Ottawa, vendredi, une sorte de grande-messe des conservateurs au Canada. Il prononcera un discours intitulé « Si je me lance, voici comment je m’y prendrais » (If I Run, Here’s How I’d Do It).
Il veut parler de ce qu’il veut faire, c’est-à-dire introduire de meilleures politiques économiques et fiscales.
« Je commence à réaliser, province par province, mandat par mandat, que nous avons droit à une combinaison d’incompétence et de médiocrité », a-t-il dit auHuffPost. « Où est-il écrit que les contribuables canadiens doivent subir cela? Je ne sais pas pourquoi nous devons constamment tolérer les pires décisions économiques, encore et toujours, dans chaque province. Alors j’ai dit c’est assez. Je suis un payeur de taxes, j’ai payé pour ça! »
O’Leary ne croit pas que les gouvernements peuvent dépenser afin de relancer l’économie – comme Trudeau l’entend. Les libéraux disent qu’avec des taux d’intérêt bas et une économie faible, il n’y a pas de meilleur moment pour investir dans les projets d’infrastructure et créer plus d’emplois.
L’homme d’affaires, qui a été comparé à l’Américain Donald Trump, pense que les gouvernements sont inefficaces et bousillent les projets lorsqu’ils sont impliqués.
« Si l’on regarde à ce que le Parti conservateur a fait en 2009 [lors de la récession économique], on se rend compte que les dépenses gouvernementales n’ont créé aucune richesse – elle est venue du secteur privé », a-t-il affirmé.
Cet article initialement publié sur le Huffington Post Canada a été traduit de l’anglais par Catherine Lévesque.