vendredi, octobre 02, 2015

Syrie : merci Poutine ?

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Question taboue : et si l'intervention de la Russie permettait finalement de trouver une solution politique à une crise inextricable ?



Publié le  - Modifié le  | Le Point.fr

La Russie de Vladimir Poutine a mené ses premiers raids en Syrie.

C'est entendu : Vladimir Poutine est un affreux. Il a, sans coup férir, occupé l'an dernier la Crimée (comme jadis Catherine II, l'amie de Diderot) et ose aujourd'hui se mêler spectaculairement des affaires de l'Orient compliqué : il dépêche ses cosaques aériens dans les cieux syriens. Chaque jour, les esprits les plus éclairés, les âmes les plus immaculées, les meilleurs spécialistes en chambre fulminent des anathèmes contre ce nouveau tsar ivre de puissance. Ils décortiquent ses intentions nécessairement malfaisantes, scrutent ses arrière-pensées obligatoirement maléfiques.
Scandale ! Que les Américains, les Français, les Iraniens, les Turcs, les Saoudiens, les Qataris et quelques autres plus discrets s'ingèrent, avec le succès que l'on sait, dans la sanglante pétaudière syrienne, quoi de plus normal. Mais les Russes ! Quelle légitimité ont-ils donc d'intervenir, ces bouseux de moujiks ? Et ce Poutine avec ses mauvaises manières ! On croirait parfois remonter le temps : en 1717, quand, sous la Régence, Pierre le Grand visita la France, les courtisans, déjà, se pinçaient le nez face au comportement de soudard du tsar de toutes les Russies…
Évidemment, à regarder de plus près, Moscou estime avoir quelques raisons pas plus mauvaises que d'autres d'expédier ses Sukhoï en Syrie.

Les trois raisons de Moscou

Raison stratégique d'abord : l'effondrement du régime de Bachar el-Assad signifierait à coup sûr la perte du seul point d'appui militaire et politique russe en Méditerranée. Or, l'accès aux « mers chaudes » est depuis des siècles le souci constant du Kremlin, pour ne pas se laisser enfermer dans un rôle purement continental.
Deuxième raison ensuite : une  victoire même partielle des djihadistes risquerait de donner une formidable impulsion aux groupes islamistes qui s'agitent dans la Fédération russe (Tchétchénie, Daguestan). Celle-ci compte officiellement environ 20 millions de musulmans, et sans doute beaucoup plus.
Troisième raison enfin : la Russie s'estime historiquement en charge de la protection des orthodoxes, notamment ceux d'Orient, donc de Syrie. L'affaire n'est pas nouvelle : en 1774, le traité de Koutchouk-Kaïnardji (aujourd'hui situé en Bulgarie) mettait fin à la guerre russo-turque. La Sublime Porte concédait à la Russie de la Grande Catherine la libre circulation dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore et la protection de Moscou sur les orthodoxes.
Au Congrès de Berlin en 1878, Moscou s'érige, face à un Empire ottoman « homme malade de l'Europe », en défenseur acharné des Arméniens, en grande majorité orthodoxes. L'histoire ne s'efface pas comme la craie sur un tableau noir. Même si la pratique religieuse de la Russie contemporaine est modérément assidue, l'orthodoxie fait partie de l'ADN identitaire du peuple russe.
Poutine, quant à lui, ne veut pas être le fossoyeur des ambitions internationales de la Russie. Sa volonté d'être présent sur le théâtre syrien n'a peut-être pas que des inconvénients.

Le réceptacle de tous les conflits

La Syrie est devenue, comme le Liban des années 70-80, le réceptacle de tous les conflits, de toutes les rivalités : sunnites contre chiites, Iran contre Arabie saoudite, Turquie contre Iran, Al-Qaïda (via Al-Nosra) contre Daesh. Sans compter la surenchère entre le Qatar et l'Arabie, et la grenade dégoupillée kurde qui menace l'intégrité de la Turquie, de l'Irak, voire de l'Iran. Dans ce chaos infernal, seul, à terme, un compromis entre grands parrains pourrait ramener, sinon une paix définitive, du moins un peu de calme. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs : le départ de Bachar est un objectif, il ne peut être un préalable. On ne négocie pas en récusant d'emblée l'une des parties. La méthode devrait être « n'en parler jamais, y penser toujours ». En intervenant ouvertement, le Kremlin renforce en tout cas son influence sur le régime syrien. Ce n'est peut-être pas si négatif que cela…