Comment François Legault peut-il être fier d’être Canadien?

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MISE à JOUR 
François Legault a-t-il trébuché ou s’est-il dévoilé? Chose certaine, dans le cadre du Congrès de la CAQ, il s’est fendu d’une étonnante déclaration, en se disant fier d’être Canadien. La formule surprend d’autant plus que son parti devait confirmer, à ce moment, son virage nationaliste, censé lui permettre de remplacer le PQ lors des prochaines élections et de devenir le principal parti auprès de la majorité francophone. Faut-il, pour être nationaliste dans une perspective caquiste, se fendre d’une déclaration d’amour à l’endroit du Canada? On savait déjà depuis longtemps que le chef caquiste voterait Non à un prochain référendum. Doit-on comprendre maintenant que sur les tribunes du camp du Non, dans le cadre d’un troisième référendum, il vanterait non seulement les avantages du fédéralisme pour le Québec mais les mérites du beau Canada en compagnie de Philippe Couillard et de Justin Trudeau?
Le parcours de la CAQ, jusqu’à récemment, semblait assez compréhensible – à tout le moins, celui des souverainistes qui s’y sont ralliés n’était pas inintelligible. La vision politique des souverainistes caquistes était à peu près la suivante : la souveraineté, aussi nécessaire soit-elle, est devenue tellement improbable à court et moyen terme qu’elle est devenue une illusion paralysant le Québec réel. On aurait beau plaider pour l’indépendance, les Québécois ne semblent pas en vouloir. Les souverainistes sont alors pris dans un piège: ils idéalisent le pays rêvé et pendant ce temps, le pays réel se décompose. Il faudrait donc se replier sur la défense des intérêts fondamentaux du Québec, en acceptant, pour un temps, de les penser dans le cadre canadien, ce qui n’implique aucune adhésion du cœur au fédéralisme. C’est ce qu’on appelle le pari initial de la CAQ. D’ailleurs, la CAQ avance des positions identitaires intéressantes, notamment sur la question linguistiqueet ose remettre en question les seuils d’immigration, même si elle le fait modestement, en se contentant de vouloir les baisser de 10 000 par année.
On peut être en accord ou non avec cette vision des choses, mais elle est légitime. Elle témoigne de ce qu’on pourrait appeler un nationalisme réaliste, qui est peut-être aussi un nationalisme pessimiste, occupé à sauver les meubles et désireux de donner un nouvel élan au Québec avec les moyens dont il dispose en ce moment. Mais en se disant fier d’être Canadien, François Legault vient de changer de philosophie politique. Il ne se contente plus d’évoluer dans le Canada parce qu’il n’a pas le choix. Il vient de se réconcilier moralement avec le Canada, comme s’il s’y ralliait de manière identitaire. Mais qu’a fait le Canada pour gagner le cœur de l’ex-souverainiste François Legault? A-t-il amendé la constitution de 1982 pour y réintégrer le Québec comme nation dans l’honneur et l’enthousiasme? Non. A-t-il proposé une grosse concession en acceptant le primat de la loi 101 sur la loi sur les langues officielles sur le territoire du Québec? Non plus. A-t-il accepté de suspendre l’application du multiculturalisme canadien au Québec? Pas davantage. Pour un Québécois, il n’y a aucune raison sérieuse d’être fier d’être Canadien.
Alors que s’est-il passé? D’où vient élan du cœur? D’où vient la fierté canadienne de Legault? Pourquoi s’amourache-t-il soudainement d’un pays qu’il voulait encore quitter il y a un peu moins de dix ans? René Lévesque disait que le Canada n’est pas le goulag. C’est vrai. Ce n’est pas le paradis non plus. D’ailleurs, nos fédéralistes locaux nous l’ont toujours vendu comme une bonne affaire, comme s’ils savaient que les Québécois, au fond d’eux-mêmes, ne doutent pas de leur identité nationale. Legault a-t-il connu une conversion? Une révélation? Qu’est-ce que le Canada a fait, sans qu’on s’en rende compte, pour susciter chez lui de la fierté? Tout cela est bien étrange et mystérieux. Il n’est pas interdit de penser non plus que le chef de la CAQ se soit enfargé dans ses mots, lui qui n’en est pas à sa première formulation approximative près. Mais comment comprendre alors qu’au même moment, des députés caquistes se soient mis à faire l’éloge du fédéralisme? Il faudra savoir : est-ce que la CAQ accepte ou célèbre le fédéralisme? C’est différent.
Il faut dire aussi que la CAQ est un drôle de parti. La CAQ se veut nationaliste mais une de ses principales figures, François Bonnardel, la présente comme un parti bilingue. Bonnardel ne se contente pas de dire, comme il va de soi, que la CAQ respecte les droits de la minorité historique anglaise. Non. Elle est bilingue. C’est-à-dire, pour peu qu’on prenne les mots au sérieux, que le français n’y est traité que comme une langue sur deux. François Bonnardel a été amené poussé à cette étrange déclaration cela après que Claude Benoit, un militant Québécois francophone de Terrebonne, se soit présenté au micro pour poser en anglais une question sur le rapport de son parti aux anglophones, que François Legault affirme d’ailleurs vouloir courtiser, comme s’il croyait vraiment que cette communauté pouvait déserter le PLQ. Il y avait quelque chose d’elvisgrattonesque dans cette scène, comme si les Québécois francophones, pour se prouver entre eux qu’ils sont ouverts, devaient se parler en anglais.
Revenons au plus important. François Legault peut croire que le Québec est appelé à évoluer pour un bon moment dans le Canada. Il peut même l’accepter, et comme on dit, se faire une raison. Il peut se résigner à ce que l’indépendance n’arrive jamais et chercher, dès lors, à assurer la survie de son peuple par d’autres moyens. Ceux qui croient au Québec d’abord mais qui jugent que l’indépendance est désormais un rêve étouffant qui nous empêche d’avancer dans le monde concret peuvent se rallier à une position autonomiste sans avoir l’impression de renier leurs convictions intimes. Mais à moins de vouloir concurrencer le Parti libéral dans le fédéralisme servile, François Legault devrait se garder une petite gêne avant de se dire fier d’être Canadien. Je suis persuadé qu’au fond de lui-même, il en convient.