PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE Et si c’était Marine Le Pen ?

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Improbable selon les sondages, l’élection de la candidate du Front national n’est plus un scénario de science-fiction

25 février 2017 | Christian Rioux - Correspondant à Paris
Depuis un an, Marine Le Pen est probablement la candidate à l’élection présidentielle qui a été la moins présente dans les médias.
Photo: Jean-Philippe Ksiazek Agence France-Presse
Depuis un an, Marine Le Pen est probablement la candidate à l’élection présidentielle qui a été la moins présente dans les médias.
La scène était bouleversante. Devant le candidat d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon, interrogé jeudi soir sur France 2, une femme dans la cinquantaine témoignait. Valérie Gloriant, restauratrice à Calais, expliquait comment, un beau jour, des centaines de migrants rêvant de passer en Grande-Bretagne ont élu domicile devant son restaurant. Un gigantesque bidonville s’est alors érigé de l’autre côté de la rue. Avec le temps, les clients ont évidemment déserté son bistrot. Après des mois de lutte pour sa survie, Valérie Gloriant a finalement dû fermer ses portes. Ce fut la faillite. Comme elle n’avait pas droit au chômage, elle habite aujourd’hui chez des amis. Bref, la voilà à la rue. Au bout de quelques instants, la phrase que des millions de téléspectateurs attendaient est finalement venue : « Je vais voter pour Marine Le Pen, dit-elle […] même si mon coeur n’est pas pour elle. »
 
Parions que, ce soir-là, sans rien faire, la candidate du Front national a engrangé des milliers de voix supplémentaires. Depuis un an, Marine Le Pen est probablement la candidate à l’élection présidentielle qui a été la moins présente dans les médias. Il y a quelque mois, elle s’imposait même une cure médiatique. Les sorties tonitruantes auxquelles le Front national nous avait habitués sont de moins en moins fréquentes. Et pourtant, la progression est constante, jusqu’à atteindre aujourd’hui dans certains sondages 28 % au premier tour de l’élection. Un récent sondage Elabe lui attribue même un score inégalé de 44 % contre François Fillon au second tour. C’est du jamais vu.
 
« Marine Le Pen commence sa campagne quasiment aux plus hauts scores jamais atteints par le FN », expliquait le politologue Jérôme Fourquet dans le magazine L’Express. Et les gains sont particulièrement importants dans les classes populaires désertées par la gauche. Le Front national recrute aujourd’hui 44 % du vote des ouvriers, 35 % de celui des employés et 29 % de celui des inactifs. Or, cet électorat n’a pas fait disparaître l’électorat traditionnel du sud, composé notamment de petits commerçants. Il y a cinq ans, les sondages montraient que les électeurs les moins susceptibles de voter Front national étaient ceux qui s’identifiaient comme catholiques. Ce n’est plus le cas aujourd’hui puisqu’ils se déclarent dorénavant favorables au FN dans les mêmes proportions que les Français en général.
 
Les « affaires » ne l’atteignent pas
 
Cette progression lente mais constante explique probablement pourquoi l’électorat de Marine Le Pen est aussi le moins volatil. Alors qu’à 60 jours du premier tour de scrutin, 50 % des Français se disent toujours indécis, 80 % des électeurs de Marine Le Pen jugent leur choix définitif. Seul François Fillon jouit d’une solidité comparable (71 %), alors qu’Emmanuel Macron attire un électorat parmi les plus instables (36 % de votes sûrs).
 
Lors du passage de la candidate à la grande Émission politique de France 2, le 9 février dernier, la chaîne a enregistré une audience record (3,5 millions de téléspectateurs). Mais surtout, tout au long de l’émission, la candidate a été jugée convaincante par 41 % des téléspectateurs.
 
Signe de la solidité de cet électorat, Marine Le Pen semble ne pas souffrir le moins du monde des « affaires ». Le Parlement européen la soupçonne pourtant d’avoir fait travailler ses assistants parlementaires pour le FN. Vendredi, la candidate a même refusé de répondre à une convocation de l’Office anticorruption de la police judiciaire à Nanterre. Ce qui n’est pas illégal compte tenu de l’immunité dont jouissent les parlementaires européens.
 
Alors que François Fillon a perdu plusieurs points dans les sondages à cause du « Penelopegate » et qu’il peine à relancer sa campagne, la cote de Marine Le Pen, elle, n’a pas bougé. Elle a même monté un peu. Selon Antonin André, chef du service politique d’Europe 1, si les « affaires » glissent sur Marine Le Pen, c’est parce que « les dossiers judiciaires qui éclatent en pleine campagne sont interprétés comme des tentatives du système de l’entraver, de l’empêcher ».
 
Selon lui, sa virginité politique demeure le grand atout de la présidente du FN. « Elle n’a jamais exercé le pouvoir. Cela lui vaut l’immunité, c’est ce qui la protège. Nicolas Sarkozy a déçu, François Hollande aussi, il faut essayer Marine Le Pen, voilà ce que se dit une partie de plus en plus importante de l’électorat. »
 
Plafond de verre ?
 
Pour tous les analystes, le scénario le plus probable de cette présidentielle est celui des élections régionales de 2015. Marine Le Pen était alors arrivée en tête dans la moitié des régions, mais au second tour, les électeurs de gauche s’étaient ralliés aux candidats de la droite comme Xavier Bertrand (Nord-Pas-de-Calais) et Christian Estrosi (Provence-Alpes-Côte d’Azur). On voit mal en effet comment le FN pourrait dans deux mois passer la barre des 50 % plus un. Même si le FN est devenu le premier parti de France, il n’a toujours pas d’alliés et il n’est pas près d’en avoir, soulignait l’historien et chroniqueur de l’hebdomadaire Marianne Jacques Julliard.
 
Mais, après le Brexit et l’élection de Donald Trump aux États-Unis, sommes-nous toujours dans ce même cas de figure ? Tant à cause de l’évolution du FN que de la conjoncture nouvelle, le poids de la rupture morale que représente un vote pour le Front national est aujourd’hui beaucoup moins lourd. Comme la rupture avec l’Union européenne et l’euro que propose Marine Le Pen paraît moins inquiétante après le vote des Britanniques. Un vote qui n’a d’ailleurs pas provoqué la catastrophe immédiate annoncée.
 
Voilà qui permet à Marine Le Pen de rejeter du revers de la main les prédictions de l’Institut Montaigne, un think tank de droite. Selon l’étude qu’il a publiée cette semaine, la sortie de l’euro que propose le FN pourrait, à long terme, coûter à la France neuf points de PIB, soit 200 milliards d’euros. Cette inquiétude économique explique les très mauvais résultats du FN chez les personnes âgées, qui craignent toujours pour leur épargne.
 
Plusieurs politologues, comme Jean Sébastien Ferjou, du site Atlantico, estiment cependant que « toute une partie de l’opinion française est en train de basculer dans un schéma mental révolutionnaire ». Selon lui, dans le cas où le candidat naturel de la droite, François Fillon, serait éliminé au premier tour, il serait « dangereux d’exclure une hypothèse de report des voix de droite vers un candidat beaucoup plus décomplexé que Fillon sur la question des réformes à pratiquer ».
 
Même si la victoire de Marine Le Pen n’est peut-être pas pour 2017, de plus en plus d’analystes imaginent une élection législative (en juin) où le FN pourrait enfin faire élire des députés, peut-être même grâce au concours d’une partie des Républicains déboussolés par une disqualification au second tour. François Hollande a passé quatre ans à se chamailler avec ses propres frondeurs de gauche. Il n’est pas exclu que le prochain président doive composer avec une assemblée encore plus difficile à discipliner.