Annonce

Aucun message portant le libellé témoignage. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé témoignage. Afficher tous les messages

samedi, octobre 21, 2017

Allégations de nature sexuelle: des victimes invitées à tisser des liens entre elles

L’initiative vise à faciliter les dénonciations, mais il y a un risque, dit un avocat
Un message Facebook, publié il y a trois jours, a invité à dénoncer des agressions, dans le but avoué de mettre les victimes en relation les unes avec les autres et d’unir leurs forces.
Photo: iStockUn message Facebook, publié il y a trois jours, a invité à dénoncer des agressions, dans le but avoué de mettre les victimes en relation les unes avec les autres et d’unir leurs forces.
Alors que les scandales sexuels ébranlent le milieu de l’industrie du spectacle québécoise, des comédiennes recueillent des témoignages et tentent de mettre en relation des victimes qui auraient un agresseur commun, dans le but de briser l’isolement et de faciliter d’éventuelles dénonciations.

Des adolescentes forcées de se dénuder pendant des auditions, des demandes de faveurs sexuelles en échange d’un rôle, des intoxications au GHB, de l’humiliation sexuelle, des paroles déplacées, du harcèlement, des agressions, des viols… En quelques jours à peine, la comédienne Félixe Ross affirme avoir recueilli des dizaines de témoignages venant de comédiennes, de productrices et d’autres femmes du milieu artistique québécois victimes de « gens hauts placés qui ont du pouvoir, qui ont de l’argent et qui ont des amis ».

C’est par un simple message Facebook, publié il y a trois jours, que tout a débuté. Une invitation à dénoncer des agressions, dans le but avoué de mettre les victimes en relation les unes avec les autres et d’unir leurs forces.

« Je me suis permis cette action citoyenne, raconte la comédienne, sauf que je ne m’attendais pas à une telle déferlante. Ça a été la folie. Je pensais qu’il y aurait trois ou quatre personnes qui m’écriraient, et là, je suis rendue à soixante-dix personnes dans mon milieu en deux jours et demi. »

Petites enquêtes

La comédienne Anne-Marie Dupras a entamé des démarches similaires de son côté après avoir reçu, de façon spontanée, des témoignages de plusieurs personnes du milieu. Craignant qu’elles ne soient pas crues si elles sortaient seules, elle leur a proposé de les aider à trouver d’autres victimes.

« Je leur ai dit que j’allais essayer d’aller voir si ce nom-là passe [sur les réseaux sociaux relativement à d’autres dénonciations], j’ai fait de petites enquêtes », affirme-t-elle.

Lorsqu’elle a appris que Félixe Ross essayait elle aussi de croiser des noms de victimes et d’agresseurs, elle lui a proposé de l’aider. « Le but, c’est de mettre tout ça en commun. Et plus on sera nombreuses à le faire, plus il y aura de victimes qui dénonceront une même personne. »

Leur but n’est pas de faire une liste noire des agresseurs, mais de permettre aux victimes de briser l’isolement. Certaines voudront peut-être juste parler et pleurer ensemble, d’autres pourront y trouver le courage de dénoncer leur agression, espèrent les comédiennes.

« Toute seule, on n’ose pas. Juste à voir la façon dont le système de justice marche, ça donne la chienne, affirme Anne-Marie Dupras. Il suffit qu’il y ait une ou deux autres personnes qui donnent le même nom pour qu’on tienne quelque chose de plus valide aux yeux de la justice et de la police. L’agresseur a pu faire quelque chose à un moindre degré avec une personne et aller vraiment plus loin avec une autre. C’est comme ça qu’on peut savoir. »

Pas question non plus d’avoir une base de données ou des listes officielles, précise Félixe Ross, qui se définit comme une sorte d’« agent de liaison ».

« Tout est officieux, comme si on se confiait à une amie qui vous met en relation avec une autre amie. La seule chose officielle dans tout ça, c’est que j’en parle et qu’on commence à avoir plein de monde qui veut faire le relais. »

Prudence

L’avocat Jean-Claude Hébert craint toutefois que cette initiative citoyenne se retourne contre les victimes elles-mêmes en cas de judiciarisation d’un dossier.

« Si un juge s’aperçoit que les plaignantes se sont parlé entre elles, il peut penser qu’elles se sont peut-être orientées les unes par rapport aux autres, il va se questionner à savoir si c’est spontané ou s’il y a eu une construction collective et s’interroger sur l’impact du mouvement de masse sur la crédibilité et la sincérité de la plaignante principale qu’il a devant lui. »

Selon lui, un avocat de la défense aurait aussi tout intérêt à vouloir obtenir ces informations et à envoyer une citation à comparaître pour avoir toute la documentation relative au cas de son client recueillie par une tierce personne. Même chose du côté des policiers, qui pourraient demander un mandat de perquisition pour avoir accès aux informations recueillies par les femmes elles-mêmes s’ils croient que ça peut servir leur enquête. « Je les inviterais à la plus grande prudence », conclut l’avocat.

vendredi, juin 10, 2016

OMERTA AU MINISTÈRE DES TRANSPORTS Une culture libérale

http://www.ledevoir.com/politique/

10 juin 2016 |Antoine Robitaille | Québec
Philippe Couillard a bien maladroitement relativisé l’omerta au ministère des Transports en qualifiant l’affaire de « problème profond de culture dans l’administration publique ». À l’écouter, le PLQ n’aurait que peu à voir avec ces pratiques du secret, en matière d’affaires louches, du « plus gros donneur d’ouvrage » au Québec. Faux ! Cette culture s’est enracinée, a prospéré lors de mandats libéraux. S’il veut vraiment assainir le MTQ, il lui faudrait commencer par l’admettre.

Le témoignage de l’analyste Annie Trudel et de l’experte en audit Louise Boily, devant la Commission de l’administration publique, a eu l’effet d’une bombe à fragmentation à l’Assemblée nationale : débat d’urgence, accusation d’outrage au parlement, demande de prolongation de la session. Normal : les allégations, vraiment graves, dont certaines sont potentiellement criminelles, ont de quoi bouleverser : fractionnement de contrats, intimidation, dissimulation systématique des traces, sabotage, mensonge, falsification de documents déposés à l’Assemblée nationale et à l’UPAC, etc.
 
Le premier ministre a soutenu qu’il fallait prendre ces allégations « excessivement [sic]sérieusement et sans compromis ». Il s’est toutefois contredit lorsqu’il a entrepris de les relativiser, en soutenant qu’elles relèvent d’un « problème de culture organisationnelle qui dure depuis au moins 20 ans, d’après moi, et même plus ». À l’écouter, il serait à peine caricatural de conclure que, au fond, ce serait la faute à Duplessis, ou, pourquoi pas avant le « cheuf », à Vautrin, voire Mercier !
 
Il ne s’agit pas ici de nier que l’antique « voirie », les « travaux publics » et autres transports ne furent pas, traditionnellement, à travers l’histoire, le lieu de combines douteuses couvertes par de scandaleuses omertas. Dans ses mémoires, René Lévesque raconte son arrivée à la tête du ministère des Travaux publics en 1960. Les « contracteurs » unionistes régnaient en barons. Il les rabroue. Mais, rapidement, c’est un candidat libéral défait de justesse qui lui propose de lui confier l’attribution des contrats aux entrepreneurs libéraux. Lévesque, outré, refuse évidemment et rappelle les promesses de l’Équipe du tonnerre consistant à instaurer des règles saines, comme celle du plus bas soumissionnaire. L’autre le traite de « naïf » et claque la porte !
 
Certaines habitudes, en moins grossier, semblent avoir perduré : il suffit de lire le chapitre 6 de la partie 3 du rapport Charbonneau, consacré au ministère des Transports. Reste que cette « culture » est trop aisément invoquée par M. Couillard comme un ensemble de pratiques relevant d’abord de l’« administratif ». Dans son discours, il semble qu’un pilier de notre régime, le principe de responsabilité ministérielle, soit en passe d’être abandonné. Le 19 mai, au lendemain de l’éclatement de l’affaire Poëti, Jacques Daoust et Philippe Couillard annoncent le limogeage d’une sous-ministre et d’un chef de cabinet. L’administratif encaisse. Le lendemain du témoignage d’Annie Trudel et de Louise Boily, le premier ministre évoque une maladie de l’administratif. Or il semble superflu de le rappeler, mais les politiques sont les patrons des « administratifs ». Devant la commission Charbonneau, l’ancien sous-ministre Jean-Paul Beaulieu a, par exemple, « décrit la situation de vulnérabilité dans laquelle se trouvent souvent de hauts fonctionnaires de l’État lorsque surviennent des changements de gouvernement ».
 
M. Couillard veut faire oublier que le Parti libéral est au pouvoir de manière presque continue depuis 13 ans. Que, dans ces années, par exemple, son prédécesseur Jean Charest avait admis, à la stupéfaction générale, ne pas avoir lu le premier rapport Duchesneau. Depuis 2014, M. Couillard a eu dans son cabinet au moins deux anciens ministres des Transports qui doivent en connaître assez long sur les graves problèmes de « culture » du ministère des Transports : Julie Boulet et Sam Hamad. Mme Boulet, dont le comté était « le mieux asphalté du Québec », selon l’avis de son ancien chef de cabinet. M. Hamad, qui avait refusé de lire le rapport Duchesneau et dont le rapport du Commissaire à l’éthique, dans l’affaire Premier tech, démontre qu’il s’est montré « plus qu’imprudent en contrevenant aux principes éthiques de base dans la gestion des fonds publics ». Cela n’indique-t-il pas un problème de culture ?
 
Depuis mercredi soir, on comprend que le MTQ a tout fait pour ne pas collaborer avec la commission Charbonneau. Les « problèmes » de Louise Boily sont étrangement coïncidents : ils commencent en 2011. La Commission de l’administration publique aura réussi à compenser en partie les carences de la commission Charbonneau quant au MTQ. Il est donc enrageant que les députés libéraux aient décidé d’arrêter le bon travail de la CAP, laquelle aurait dû pouvoir interroger d’autres acteurs présumés de l’omerta au MTQ, Nathalie Noël et Danièle Cantin. Mais il ne s’agit peut-être que d’une pause dans l’étude de la fameuse culture.