Printemps érable : le flou juridique persiste

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Publié le 28 février 2017 à 20h17 | Mis à jour le 28 février 2017 à 20h17
Après l'injonction ordonnant au Cégep de Sherbrooke de... (Archives, La Tribune)
Après l'injonction ordonnant au Cégep de Sherbrooke de reprendre les cours, la tension était à couper au couteau au Cégep de Sherbrooke entre les étudiants en faveur de la reprise des cours et ceux en faveur de la grève.
ARCHIVES, LA TRIBUNE
ISABELLE PION
La Tribune
(Sherbrooke) Cinq après les événements du printemps érable, les établissements d'enseignement demeureraient « fragiles » si une vague de votes de grève étudiante déferlait de nouveau. « Je ne cacherai pas que le flou juridique autour de la démocratie étudiante est demeuré. On demeure fragile », commente la directrice générale du Cégep de Sherbrooke, Marie-France Bélanger.
Il y a cinq ans le 1er mars, l'institution collégiale entrait dans la plus longue grève étudiante de son histoire, soit 40 jours.
Le boycott des cours par les étudiants pour protester contre la hausse des droits de scolarité s'est étiré du 1er mars jusqu'au début mai. La session a dû être prolongée jusqu'au 22 juin et les événements ont entraîné une facture de près de 200 000 $.
« Ça a été un conflit long et difficile. La judiciarisation a rendu le conflit encore plus difficile », fait-elle valoir. L'injonction obtenue par des étudiants qui réclamaient d'assister à leurs cours a fait monter la tension sur le campus collégial; à certains moments, elle était à couper au couteau. En dépit de cette injonction qui l'intimait de reprendre les cours, l'établissement les a suspendus pour des raisons de sécurité.
« On a appris de ça (NDLR : du printemps érable); on avait réussi à garder le canal de communication avec les étudiants et le personnel, se remémore Mme Bélanger. Ça nous avait été utile, on estime avoir bien géré la situation. »
Le Cégep a mis en place un règlement, en 2015, qui permet de mieux encadrer les grèves étudiantes. L'établissement s'est inspiré d'une étude de la clinique juridique Juripop qui s'est penchée sur la question de l'encadrement du droit de grève étudiant.
« Même si on s'est donné un outil à l'interne, on est vulnérable à ce genre de situation », commente Mme Bélanger.
Lors du printemps érable, la Fédération des cégeps et la défunte association représentant les universités, la CREPUQ (Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec), avaient demandé à Québec d'encadrer le droit de grève étudiant. Cinq ans plus tard, le dossier en est au même point.
« Ça reste un sujet pendant. Il n'a pas été traité et on est au même point ou presque. Je peux comprendre par ailleurs que c'est un sujet extrêmement délicat et je peux comprendre que pour le pouvoir politique, c'est délicat... », indique celle qui est aussi présidente de la Fédération des cégeps.
Des tensions qui pourraient resurgir
Son avis est partagé par Olivier Mercier, ancien étudiant du Cégep de Sherbrooke et ex-représentant aux affaires externes à l'Association étudiante du Cégep de Sherbrooke (AÉCS), qui dit comprendre également que ce soit un dossier « déplaisant à attaquer politiquement ». Il estime aussi que le même climat de tension légale pourrait facilement resurgir.
Alors que les dirigeants d'établissements peuvent être déçus que Québec n'ait jamais clarifié le droit de grève, Olivier Mercier, qui est maintenant étudiant en sociologie, y voit une arme à double tranchant pour le mouvement étudiant : le gouvernement pourrait l'encadrer de façon à le rendre beaucoup moins dérangeant.
« Je ne vois pas l'intérêt du gouvernement de sécuriser le droit des étudiants de déranger le gouvernement. S'il y a législation, je suis certain qu'on va aller dans une direction pour neutraliser le mouvement étudiant, pas pour quoi que ce soit d'autre. »
« On a nos intérêts, nos priorités, il faut qu'on soit capables de les défendre d'une manière ou d'une autre. Je trouve que le droit étudiant mérite d'être cité. »
L'Université de Sherbrooke avait aussi été très touchée par la grève étudiante; des milliers d'étudiants de différentes facultés avaient boycotté leurs cours.
À la suite de la grève, l'UdeS avait dû, à l'instar d'autres établissements au Québec, organiser une rentrée en deux temps. Des étudiants avaient commencé leurs cours en août, tandis que d'autres avaient commencé en octobre, parce qu'ils devaient d'abord terminer les cours touchés par la grève.
Partout en province, le climat s'était tendu avec l'adoption d'une loi spéciale par le gouvernement Charest.
La rectrice de l'UdeS, Luce Samoisette, a décliné l'entrevue demandée dans le cadre du cinquième anniversaire du printemps érable.
Devenu policier à la Ville de Granby, Danny Bélanger, qui faisait partie des carrés verts à cette période, voit du positif dans les événements qui ont marqué son passage au Cégep. Il estime que ceux-ci l'ont préparé à son métier, notamment en gérant ses émotions et en apprenant à dialoguer avec des gens qui ont une opinion complètement opposée à la sienne. En fin de compte, croit-il, il ne croit pas qu'il y a eu des perdants dans cette histoire, même si les droits de scolarité ont été indexés plus tard. Il avait tout de même ressenti les impacts de la grève. « On a dû faire nos tests (pour être admis à l'École nationale de police) en ne sachant pas si on avait réussi notre session », se souvient-il. Mikaël Marleau, qui a aussi milité pour la reprise des cours au Cégep, se souvient des assemblées générales qui s'étiraient longuement. « Le souvenir qu'il me reste, c'est qu'on parlait de démocratie, mais c'était à l'avantage de ceux qui voulaient la grève », estime-t-il en dépit de la tenue de vote secret et en citant notamment la longueur des assemblées générales.
Rappelons que l'Université Bishop's, le Collège Champlain et l'ordre collégial du Séminaire de Sherbrooke avaient été épargnés par la grève.