jeudi, septembre 08, 2016

L’éthique libérale mise à mal

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Anglade fait volte-face et renonce à engager le transfuge caquiste


8 septembre 2016 | Robert Dutrisac à Gatineau | Québec
La ministre Dominique Anglade
La ministre Dominique AngladePhoto: Jacques Boissinot La Presse canadienne
Après que le premier ministre Philippe Couillard et la ministre Dominique Anglade eurent défendu l’embauche d’un transfuge caquiste ayant emporté avec lui des documents confidentiels de son ancien parti, le gouvernement a fait volte-face, plaçant finalement la probité au-dessus de l’adhésion au Parti libéral du Québec.

En marge du caucus présessionnel des députés libéraux, la ministre de l’Économie, de la Science et l’Innovation avait dans un premier temps, en début d’après-midi, confirmé son intention d’embaucher dans son cabinet Frédéric Schautaud, un ancien recherchiste pour l’aile parlementaire de la Coalition avenir Québec, même s’il avait subtilisé des documents confidentiels de son ancien employeur.

« C’est un geste qui est inapproprié, c’est un geste qui témoigne d’un manque de jugement », avait reconnu alors Dominique Anglade. « Je ne pense pas que ça le disqualifie », avait avancé la ministre qui s’apprêtait à négocier les conditions d’embauche de ce jeune conseiller économique.

Mis en demeure pour une action « inappropriée »

Dans une lettre distribuée aux journalistes par le cabinet du premier ministre en réponse à une mise en demeure que lui avaient envoyée mardi les avocats de la CAQ, Frédéric Schautaud admet qu’il s’agit « d’une action inappropriée ». Il confirme que cette initiative était « strictement personnelle » et s’engage à ne faire aucune copie supplémentaire des documents. Il déclare qu’il n’a transmis aucun document et certifie la destruction de l’ensemble des documents et informations. Ce mea culpa satisfaisait la ministre.

Mais voilà qu’en fin d’après-midi, une heure après une conférence de presse où Philippe Couillard s’est évertué à minimiser la faute commise par la nouvelle recrue, Dominique Anglade est revenue devant la presse avec un point de vue qui n’était plus du tout le même. Précisant qu’elle s’était entretenue 45 minutes avec le candidat, elle a annoncé qu’elle renonçait à l’embaucher. « J’ai constaté, je dirais, peut-être une sous-estimation [de sa part]de la gravité des gestes qui sont posés », a-t-elle avancé.

« Dans les circonstances, la chose la plus importante, c’est quoi : c’est de garantir que le public a confiance dans ses institutions, et il faut qu’on ait une probité haute pour le bien-être de nos institutions », a-t-elle poursuivi.

Manque de jugement

Pourtant, une heure auparavant, Philippe Couillard avait défendu la nouvelle prise libérale, refusant d’employer les mots « voler » ou « subtiliser » pour parler des fautes que la CAQ reproche à son ancien recherchiste. « Les mots que vous employez sont très forts, a-t-il répondu à un journaliste. Moi, je préfère me concentrer sur le fait qu’il a reconnu que ses actions n’étaient pas appropriées, qu’il a indiqué ne pas avoir partagé l’information. »

Son manque de jugement est compensé par son adhésion au PLQ, a soutenu Philippe Couillard. « Le jugement peut s’appliquer également dans le choix qu’une personne fait d’adhérer à une organisation qui correspond mieux à ses valeurs, a-t-il fait valoir. On est un parti de ralliement. Les gens se rallient à nous de plus en plus. »

« Compte tenu de son désir de participer au programme du gouvernement qui est dans l’intérêt du Québec, on va poursuivre le processus [d’embauche] », a dit le premier ministre.

Dans la mise en demeure, le cabinet d’avocats LCM, qui représente la CAQ, a exigé de l’ex-recherchiste caquiste de lui fournir une déclaration assermentée contenant, notamment, la liste de tous les documents qu’il s’est appropriés et le nom des personnes auxquelles il a transmis ces documents. Les avocats l’ont sommé de détruire l’ensemble des documents.

« Parmi ces documents et informations confidentiels se trouvent des renseignements de nature hautement stratégique et sensible », écrivent les avocats dans la mise en demeure. Il s’agit, selon eux, d’« une violation des plus graves de votre obligation de confidentialité et de loyauté envers la CAQ ».

Défendre l’indéfendable

Tant Philippe Couillard que Dominique Anglade ont donné l’assurance qu’ils n’avaient pas pris connaissance d’aucun de ces documents. « Qu’on ait ou non ces documents, ça ne changera pas notre action gouvernementale », a dit le premier ministre.

À la CAQ, on a indiqué qu’on attendait toujours une déclaration assermentée de Frédéric Schautaud et que LCM avait reçu sa lettre non assermentée après que le cabinet du premier ministre l’eut distribuée aux journalistes. « M. Couillard a démontré lui-même son manque de jugement », a affirmé le porte-parole caquiste en matière de justice, Simon Jolin-Barrette. « Et Mme Anglade et M. Couillard, dans la journée, ont défendu l’indéfendable. Ç’a démontré encore une fois que l’éthique de M. Couillard et de son gouvernement est élastique. »