mardi, octobre 27, 2015

Enfants abandonnés : les sacrifiés du miracle économique chinois

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Mise à jour le mardi 27 octobre 2015 à 6 h 40 HAE

Ils ont moins de 18 ans, ils sont nés dans les campagnes chinoises et ils partagent tous la même histoire : leurs parents les ont abandonnés lorsqu'ils étaient bébés pour aller gagner leur vie dans les grandes villes.
Un texte d'Yvan CôtéTwitterCourriel
Il s'agit d'un problème tellement criant à Zunyi, un village à plus de 2000 kilomètres de Shanghai, que le tiers des jeunes vivent avec des proches ou carrément seuls. C'est le cas de Ye Zengning, qui vient à peine d'avoir 15 ans.
« D'aussi loin que je me rappelle, mes parents travaillent à l'extérieur et je suis seule à la maison », indique la jeune fille.
Comme bien d'autres jeunes, Ye a vécu pendant des années avec ses grands-parents, mais ceux-ci doivent dorénavant s'occuper de ses cousins et cousines, eux aussi laissés derrière par leurs parents. Elle a donc emménagé dans son propre appartement il y a quelques mois. C'est elle qui lave les vêtements, nettoie la maison, fait la cuisine. C'est aussi elle qui a la responsabilité de son jeune frère âgé de 13 ans.
« Je me considère comme une adulte, dit-elle. Je peux tout faire à moins d'un cas extrême. Ce n'est pas si difficile. Mes parents nous envoient de l'argent chaque mois. »
Conséquences tragiques
Malgré son assurance, Ye et tous les autres enfants de travailleurs migrants sont les grandes victimes du miracle économique en Chine, selon l'UNICEF. La majorité d'entre eux ont des difficultés à l'école, plusieurs développent des problèmes de santé mentale et certains vont même jusqu'à se suicider.
C'est le cas de quatre jeunes âgés de 5 à 13 ans qui se sont enlevé la vie cet été en buvant des pesticides. Selon la police, ils vivaient seuls dans une maison depuis six mois. Dans une lettre d'adieu, l'aîné a écrit qu'il ne supportait plus la pression de devoir s'occuper de ses frères et sœurs tout en travaillant assidûment en classe.
Voici la pièce où vivaient les quatre jeunes qui se sont suicidés à Bijie. Photo : Corbis
« Nous les avons sacrifiés au nom d'un développement économique effréné », s'indigne Tong Xiaojun, une experte en enseignement. « Les parents déménagent dans les villes et doivent se serrer la ceinture s'ils veulent envoyer un peu d'argent à la maison. Ça n'a pas de sens, et le gouvernement ne fait rien pour leur venir en aide. »
Le gouvernement montré du doigt
Au-delà du coût exorbitant de la vie dans les grands centres, l'autre cause de ces abandons est administrative. Pour obtenir des services dans les villes, les travailleurs migrants doivent d'abord avoir un « hukou », un document de résidence dont les origines remontent au fondement du régime communiste.
Or, la plupart des villageois ne l'obtiennent jamais. Résultat : ils deviennent des sans-papiers dans les villes et leurs enfants n'ont accès ni au système de santé ni au système scolaire s'ils les suivent.
« Ils n'ont aucun avenir », se désole Tong Xiaojun. « La vie de ces enfants se limite à attendre, toujours attendre quelqu'un ou quelque chose. »
On évalue aujourd'hui à plus de 60 millions le nombre de jeunes de moins de 18 ans vivant sans leurs parents dans le pays.
Le président Xi Jinping a récemment reconnu le problème, et son gouvernement a même décidé de former pour la première fois de l'histoire des travailleurs sociaux pour venir en aide à ces jeunes.
Mais cette première cuvée de spécialistes n'a que « des connaissances limitées du problème, peu de budgets et aucun appui de la part de psychologues », s'inquiète Tong Xiaojun. « La tâche s'annonce donc titanesque. »
Dans le cas de Ye, ses parents lui répètent que ses sacrifices vont éventuellement permettre à la famille d'acheter une maison dans leur village d'origine. En attendant, elle garde près de son coeur la photo du couple qu'elle connaît à peine.
« Je ne leur dis jamais qu'ils me manquent, au téléphone, mais au fond de mon coeur je m'ennuie d'eux », raconte-t-elle.
Comme des millions d'autres jeunes, Ye ne voit ses parents qu'une fois par année, lors du Nouvel An chinois.
En quelques chiffres

À quelle fréquence les enfants de travailleurs migrants voient-ils leurs parents?

  • Une fois par an : 75 %
  • Au moins deux fois par an : 20 %
  • Une fois tous les deux ans ou plus : 5 %


Âge des enfants de travailleurs migrants :

  • 0-6 ans :38 %
  • 6-14 ans : 48 %
  • 15-17 ans : 13 %


Salaire des travailleurs migrants dans les villes :

  • 2005 : 861 yuans (180$/mois)
  • 2015 : 2864 yuans (600$/mois)


Nombre de travailleurs migrants depuis 30 ans :

  • Entre 400 et 500 millions


Source : Bureau national des statistiques, All China Women's Federation, People's Daily