«Ça montre que ça bouge, que la base militante est vivante, qu’il y a du renouveau dans le mouvement étudiant», affirme la secrétaire aux communications par intérim de l’ASSE, Andréa Flores.
Alors que des associations universitaires étudiantes remettent en question leur affiliation à la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) ou à l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE), cette dernière reste optimiste en ce qui a trait au climat qui règne au sein du mouvement étudiant.
Au début du mois, l’ensemble du comité exécutif de l’ASSE démissionnait en raison d’un désaccord avec ses membres sur la poursuite de la grève. L’association doit maintenant faire face à la volonté de désaffiliation de certaines associations. Parmi elles, l’association des étudiants du Collège François-Xavier-Garneau à Québec qui déposera mardi prochain, lors d’une assemblée générale spéciale, une motion demandant un vote de désaffiliation.
L’ASSE n’est pas la seule touchée. Le 28 mars dernier, la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAECUM), qui représente près de 40 000 étudiants, a décidé de se séparer de la FEUQ.
Selon la secrétaire aux communications par intérim de l’ASSE, Andra Florea, cela ne démontre en rien une crise au sein du mouvement étudiant. «Nous ne sommes pas en crise. Au contraire! Ça montre que ça bouge, que la base militante est vivante, qu’il y a du renouveau dans le mouvement étudiant. Oui, il y a des questionnements, les associations veulent mieux choisir avec qui elles vont s’associer ou décider de rester indépendantes.»
La Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) estime ne pas connaître non plus de remise en question. « Ça va bien pour nous, deux nouvelles associations nous ont rejoints récemment», dit la vice-présidente de la fédération Émilie Joly.
Vendredi, un vote de grève au cégep du Vieux-Montréal a dû être annulé en raison d’un désaccord sur les procédures entre les étudiants pour la grève et ceux demandant un retour en classe.
Une « troisième voie » étudiante ?
Les deux grandes associations étudiantes de l’Université Laval envisagent depuis quelques semaines de créer une «troisième voie» qui s’ajouterait à celle de la FEUQ et de l’ASSE.
«Ça fait plusieurs années qu’on y réfléchit en fait», confie Thierry Bouchard-Vincent, vice-président à l’enseignement et à la recherche de la Confédération des associations d’étudiants de l’Université Laval (CADEUL). Il considère que, depuis la mort de la Table de concertation étudiante du Québec (TACEQ) en 2014, les discussions avec les autres associations étudiantes, dont la FAECUM et l’Association des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures (AELIES), se sont accélérées. «On discute, on prend note des différentes opinions, on regarde ce qu’il se fait ailleurs dans les autres campus en matière de représentation étudiante pour proposer d’autres alternatives à la communauté étudiante»,précise-t-il.
D’après lui, les remises en question qui s’opèrent actuellement au sein du mouvement étudiant leur permettent de mieux comprendre ce qui pourrait être changé et ce que recherchent réellement les associations universitaires.
La Ligue des droits blâme l’UQAM
La coordonnatrice de la Ligue des droits et libertés a regardé d’un oeil inquiet ce qui s’est joué récemment à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Comme bien des observateurs extérieurs, Nicole Filion en est venue à la conclusion qu’«il y a eu une escalade des tensions» au sein de cette institution. Elle a notamment soutenu que cet accroissement des frictions est largement imputable à certains comportements adoptés par la direction de l’établissement qu’elle assimile à de la«répression». Mme Filion a ainsi dénoncé sa volonté d’expulser des étudiants pour leur participation à des activités de perturbation ainsi que ses efforts fructueux pour obtenir une injonction. Selon elle, le ministre de l’Éducation, François Blais, a lui aussi jeté de l’huile sur le feu lorsqu’il a laissé entendre, en réaction au blocage de portes de l’UQAM, qu’il pourrait désormais être approprié d’adopter la méthode dure. Nicole Filion croit qu’«il faut reconnaître qu’il y a une entreprise concertée menée de la part de la classe politique et de la direction de l’Université du Québec à Montréal[…] pour casser l’action collective».
«C’est important qu’ils [les dirigeants d’établissements d’enseignement] puissent imposer des sanctions, surtout quand il y en a qui dépassent les bornes par rapport aux biens et par rapport aux personnes», a dit François Blais à la sortie du conseil des ministres.
Le ministre de l’Éducation, François Blais, a tenté de nuancer ses propos, mercredi, après avoir invité les recteurs des universités à expulser deux ou trois étudiants par jour afin de « refroidir les ardeurs » des grévistes étudiants qui perturbent les activités académiques de certains campus.
Devant la controverse suscitée par ses propos, M. Blais s’est défendu, mercredi, de fixer un quota de sanctions ou de renvois aux dirigeants d’établissements d’enseignement supérieur, collégial ou universitaire. « C’est important qu’ils puissent imposer des sanctions, surtout quand il y en a qui dépassent les bornes par rapport aux biens et par rapport aux personnes, a-t-il dit à la sortie du conseil des ministres. Et j’ai donné l’exemple, écoutez, s’il faut appliquer des sanctions à deux ou trois personnes, faites le parce que ça envoie un message positif, ça donne le signe que vous êtes en contrôle quand même, minimalement, de la situation. »
M. Blais a néanmoins plaidé pour une gradation des sanctions, en plaçant l’expulsion dans la catégorie des situations exceptionnelles et extrêmes. « En général, la première conséquence, c’est un avertissement, dans le milieu universitaire, a-t-il dit. On l’avertit: "écoutez, vous n’avez rien à votre dossier jeune homme, mais pour la prochaine fois, faites attention". Ça peut aller vers d’autres sanctions, parfois un cours, etc. On n’est pas rendu là. Une expulsion c’est pour des situations assez limites, notamment quand il y a eu de la violence. »
Deux ou trois étudiants dehors chaque jour pour l’exemple
En insistant sur le fait qu’il ne souhaitait pas mettre de l’«huile sur le feu», le ministre Blais s’est confié sur les mesures d’autorité qu’il préconise pour ramener le calme dans les universités, en particulier à l’UQAM. Ainsi, «expulser deux ou trois personnes par jour refroidirait les ardeurs de certains» et «ferait réfléchir les autres».
Sur les ondes de Choi 98,1 FM, à Québec, à l’émission de Dominic Maurais, la présentation de l’animateur donnait le ton: «Il y a encore des crottés qui bloquent les portes de l’UQAM.»
Dans un entretien, l’animateur de cette radio ouvertement militante contre l’action étudiante a approuvé à plusieurs reprises les propos du ministre, livré sur un ton parfaitement calme. Pour le ministre Blais, un ancien doyen de l’Université Laval, «c’est assez inacceptable ce qui s’est passé à l’UQAM».
Il dit avoir parlé avec l’ensemble des recteurs afin de faire valoir ses orientations. «Je leur ai rappelé qu’ils ont les moyens d’agir», en rappelant que des sanctions peuvent être prises contre les élèves. «C’est inacceptable. Une crise, c’est autre chose. Ce serait une crise si on mettait de l’huile sur le feu. C’est un principe qui est clair pour moi depuis une vingtaine d’années. J’ai réfléchi à ces questions-là. J’étais dans un milieu pour ça. J’étais un peu marginal à l’époque quand j’ai commencé. Mais aujourd’hui je pense qu’il y a de plus en plus de gens qui se joignent à moi. Personne n’a le droit d’empêcher une autre personne d’étudier. C’est un droit fondamental. Malheureusement, depuis 50 ans au Québec, il y a des gens, beaucoup de personnes, pis des gens parfois de qualité, des gens que je respecte, qui pensent que dans certains cas, lorsqu’une association prend une décision, de bloquer des cours, c’est un droit qui leur est reconnu. Alors que ce droit-là n’existe pas.»
À l’ensemble des recteurs, il affirme avoir répété ceci: «“Écoutez, vous avez des moyens d’agir. Je comprends que votre priorité c’est la sécurité. Faire entrer des policiers armés dans un pavillon où l’essentiel des gens est en cours, les autres ne le sont pas où il y a du personnel, etc., je comprends que vous ne voulez pas ajouter de l’huile sur le feu. Mais je leur ai dit: “Prenez des mesures, des sanctions, ne serait-ce que deux ou trois étudiants par jour qui vont beaucoup trop loin, qui exagèrent, etc. [...] Il y a des règlements disciplinaires, et effectivement ça peut aller jusqu’à l’expulsion. Ils peuvent le faire. S’ils le faisaient pour deux ou trois personnes par jour, ça refroidirait les ardeurs de certains. Sans mettre donc de l’huile sur le feu, c’est des endroits où il y a beaucoup de personnes sur des campus. [...] Ça va faire réfléchir les autres. C’est clair.»
À son sens, l’analogie avec le père de famille s’impose. «On fait ça avec les enfants. Quand on veut corriger leurs comportements, on ne dit pas, du jour au lendemain: “Va dans ta chambre, tu n’auras pas de souper”. On commence par leur dire: “Écoute, il va y avoir une sanction pour ce que tu as dit à ta mère, etc. On s’assure qu’on pose ce geste-là. Dans le cas des étudiants, encore une fois, je pense qu’il ne faut pas mettre de l’huile sur le feu, mais il y a des limites à respecter puis les recteurs sont en mesure — ils ont les moyens et les outils — pour faire respecter ces limites-là.»
La neutralité
En entrevue, François Blais a plaidé pour la neutralité des professeurs dans ce conflit, en rappelant sa propre expérience. «Les professeurs se doivent à une certaine neutralité. Moi, j’ai enseigné les idées politiques pendant vingt ans. Et un des plus beaux compliments que j’ai eu de mes étudiants quand ils ont su que j’allais en politique est que c’est étrange, on ne savait pas de quel côté était François Blais était. Est-ce qu’il était fédéraliste ou pas? Est-ce qu’il était Québec solidaire ou Parti québécois? Je trouve que c’est un compliment parce que j’ai essayé de respecter dans mes enseignements une certaine neutralité.» Le ministre pose ainsi en exemple devant l’action ouvertement engagée de ses anciens confrères. «Ce qu’on a vu hier c’était loin, loin, loin de là. C’était inapproprié.»
Pour l’animateur, les étudiants ne sont que des «pleurnichards» qui bénéficient de prêts et bourses. Le ministre a approuvé en indiquant que «cette année l’augmentation pour les programmes de prêts et bourses était de 8 %. La société québécoise est la plus généreuse en Amérique du Nord pour l’accessibilité de ses étudiants. [...] Quand on dit, on coupe, on coupe partout, il faut faire attention. On demande des efforts administratifs.»
Réactions
Informés des propos du ministre François Blais en pleine conférence de presse portant sur la brutalité policière et la répression politique du mouvement social, des porte-parole d’organisations présentes ont vivement réagi. «Franchement, ça dépasse l’entendement!», a dit Nicole Filion, de la Ligue des droits et libertés.
«Je me demande de quel ministre de l’Éducation on peut bien parler lorsque celui-ci essaie de brimer la liberté d’expression d’universitaires et de cégépiens qui essaient de penser et réfléchir au projet de société qu’ils espèrent», a dit Fannie Poirier, des comités Printemps étudiant 2015.
«Ce n’est pas si surprenant quand on pense aux propos du ministre Blais dès le début de la grève», a ajouté Camille Godbout, porte-parole de l’ASSE. «Il a véritablement du culot de dire ça, alors que demain, 120 000 étudiants et étudiantes seront en grève et dans la rue.»
Du côté de Québec, la députée de Québec solidaire Manon Massé a affirmé que «les déclarations du ministre Blais sont si maladroites qu'on croirait entendre son prédécesseur», ajoutant qu’il «n’aurait pas pu faire mieux pour envenimer le climat».
Le professeur de science politique à l'UQAM, Francis Dupuis-Déri, a écrit pour sa part une lettre au ministre largement diffusée sur Facebook: « Vous prônez donc une punition exemplaire, non pas tant pour punir des fautifs, mais pour effrayer les autres, en pleine mobilisation sociale. Outre que vos propos sur la valeur pédagogique des punitions sont indignes d'un ministre de l'Éducation (et d'un ancien professeur d'université), l'instrumentalisation politique que vous faites vous-même des mesures disciplinaires est scandaleuse. Évidemment, avec un tel raisonnement, on justifie aussi la brutalité policière : crevons les yeux d'un ou deux manifestants par jour, pour refroidir les ardeurs des autres. »