Hausse du salaire minimum à 15$: les experts semblent réticents

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Si la hausse du salaire minimum à 15 $ semble être une option valable et viable pour ses défenseurs, les experts ne s'entendent pas sur l'impact que pourrait avoir une telle mesure sur la société et sur les meilleurs moyens pour venir en aide à ces travailleurs.
À en croire une étude de l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS), groupe de réflexion plus à gauche de l'échiquier politique, le salaire minimum au Québec devrait être fixé à 15,10 $ l'heure pour que le travailleur puisse "subvenir à ses besoins, participer à la vie économique et culturelle de sa localité tout en mettant de l'argent de côté pour améliorer sa situation".

En revanche, l'Institut Fraser, un groupe de réflexion beaucoup plus conservateur, recommande de se concentrer sur la Prestation fiscale au travail pour aider précisément les travailleurs pauvres.
L'économiste chevronné Pierre Fortin estime que la question du salaire minimum dépend de chaque contexte et que les provinces ne devraient pas nécessairement s'inspirer des États-Unis où le mouvement pour le salaire minimum à 15 $ a pris naissance.
Selon M. Fortin, il faut considérer le rapport entre le salaire minimum et le salaire moyen dans un territoire donné pour bien prendre conscience de l'impact d'une hausse sur la société.
En 2016, par exemple, le salaire moyen des employés payés à l'heure s'établissait à 22,74 $, alors que le salaire minimum était en moyenne de 10,68 (il est passé de 10,55 à 10,75 $ pendant l'année). Le salaire minimum représentait alors près de 47 pour cent du salaire moyen.
Depuis 1998, le salaire minimum au Québec n'a presque pas dépassé le seuil des 47 pour cent du salaire moyen.
En guise de comparaison, dans certains États américains, comme New York et la Californie, ce ratio atteignait respectivement près de 37 et 38 pour cent en 2016. Ainsi, ces villes tentent de rattraper le Québec, souligne M. Fortin.
"La raison pour laquelle les Américains peuvent se permettre de très importantes augmentations du salaire minimum, c'est parce que le salaire minimum y est beaucoup trop bas à l'heure actuelle", a-t-il déclaré.
L'Alberta, où le gouvernement néo-démocrate a annoncé son intention d'augmenter le salaire minimum à 15 $, peut se le permettre puisque les salaires en Alberta sont en moyenne 30 pour cent plus élevés qu'au Québec, a souligné M. Fortin.
La hausse du salaire minimum, si elle n'est pas contrôlée, pourrait avoir un impact sur le milieu de l'emploi et le décrochage scolaire, selon l'expert.
Si le salaire minimum avait été haussé à 15 $ en 2016, le ratio salaire minimum/salaire moyen serait passé à 63 pour cent et aurait fait perdre 100 000 emplois à la province, selon les calculs de M. Fortin.
"Le salaire minimum, c'est une arme à deux tranchants. Plus il est élevé, plus ça réduit le nombre de personnes pauvres, mais à condition qu'elles aient un emploi."
Quelles solutions?
M. Fortin affirme que les déductions fiscales pour ces travailleurs seraient plus efficaces et moins dommageables. "Le gouvernement fédéral a un rôle qui pourrait être important pour augmenter le niveau de revenu des gens qui sont des travailleurs au bas de l'échelle. Il n'y a aucun doute là-dessus dans mon esprit", a-t-il remarqué.
Même son de cloche pour le fiscaliste Luc Godbout.
"La hausse du salaire minimum n'est qu'une des facettes pour améliorer le sort des travailleurs à faibles revenus. Même si le Québec n'a pas le taux horaire au salaire minimum le plus élevé (cinq provinces ont un salaire minimum supérieur au Québec, alors que quatre provinces ont un salaire minimum inférieur), l'intervention par des mesures sociofiscales plus généreuses et la prise en compte du coût de la vie par la Mesure du panier de consommation offre de meilleures perspectives", a-t-il expliqué dans un échange de courriels.
Dans une récente publication, M. Godbout et la chercheuse Suzie St-Cerny ne s'avancent pas sur la viabilité d'une hausse du salaire minimum, mais ils tracent le portrait financier de ces travailleurs, en tenant compte de leurs dépenses et de leurs déductions fiscales.
Selon leurs données, peu importe leur situation familiale, ces travailleurs peuvent couvrir toutes leurs dépenses de base selon la Mesure du panier de consommation (MPC), qui fait état du "coût d'un panier de biens et de services correspondant à un niveau de vie de base".
"À la lumière des résultats, ce sont les couples sans enfants où un seul conjoint participe au marché du travail qui sont les plus proches de la mesure de pauvreté estimée par la MPC au Québec alors que dans les autres provinces canadiennes, ils n'atteignent pas ce seuil (dans plusieurs provinces, le seuil n'est pas non plus atteint pour les couples avec deux enfants et un salaire)", a précisé M. Godbout.
Mais il s'agit de dépenses de base, faut-il rappeler. "Le panier considéré par la MPC comporte cinq sections : l'alimentation, les vêtements, le logement, le transport et une section autres qui comprend divers items d'usage courant comme le téléphone, l'ameublement, les soins d'hygiène, les frais scolaires, les loisirs, les dépenses personnelles, le tout en quantités limitées", note le Collectif pour un Québec sans pauvreté dans un document explicatif.