Les autochtones dans un régime d'«apartheid», croit le coroner

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Publié le 14 janvier 2017 à 12h39 | Mis à jour le 15 janvier 2017 à 07h01
Dans son analyse, Me Lefrançois écorche au passage le... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE)
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Dans son analyse, Me Lefrançois écorche au passage le système des réserves, qui, selon ses observations, brimerait les autochtones dans leur émancipation personnelle et mènerait à un mal-être collectif.

« Céline, je n'ai pas pu l'aider. Personne n'a pu l'aider. Mais au moins, sa mort et celle des quatre autres ne seront pas vaines. Ça aura déclenché tout un processus pour trouver une solution à ce fléau. »
La fille d'Alain Rock a mis fin à ses jours en 2015, comme quatre autres personnes de sa communauté autochtone de la Côte-Nord. Une calamité qui a mené à une enquête de coroner dont les conclusions ont été présentées samedi.
Céline Michel-Rock avait 30 ans quand elle s'est suicidée, un soir d'août 2015. Après des années de toxicomanie et de thérapies inachevées, elle a décidé qu'elle en avait assez.
« Ma fille a perdu sa mère dans un accident quand elle avait 1 an, et elle a toujours eu un mal de vivre. Elle cherchait ses racines », témoigne son père qui raconte avec tristesse le jour où elle lui a avoué, il y a trois ans, qu'elle avait consommé de la drogue pour la première fois à l'âge de 10 ans.
L'histoire de Céline Michel-Rock, le coroner Me Bernard Lefrançois l'a étudiée en détail avant de pondre son rapport de 48 pages sur les suicides des cinq autochtones survenus entre février et octobre 2015 dans les communautés de Uashat mak Mani-Utenam et de Kawawachikamach. Il a aussi analysé les histoires d'Alicia Grace Sandy, 21 ans, de Charles Junior Grégoire-Vollant, 24 ans, de Marie-Marthe Grégoire, 46 ans, et de Nadeige Guanish, 18 ans. Tous avaient présenté des signes de détresse - consommation de drogues et d'alcool, troubles mentaux, tentatives de suicide antérieures... - et la plupart avaient même cherché de l'aide.
« Je savais que les services n'étaient pas parfaits dans la communauté. Quand les personnes demandent de l'aide, ça prend trop de temps pour intervenir », déplore M. Rock, expliquant que sa fille avait essayé de s'en sortir.
Les communautés autochtones sont mal outillées pour gérer l'ampleur de la crise des suicides, a noté le coroner. Manque de ressources spécialisées, protocole d'intervention à revoir, personnel de première ligne insuffisant, communication déficiente, lacunes dans les suivis... Le coroner a fait 44 recommandations, dont la majorité est directement liée à ces appels à l'aide dont l'écho tarde à venir.
« La personne en détresse ne sait pas toujours vers qui se tourner ni vers quelle ressource, résume Me Lefrançois dans son rapport. Le cas de Mme Alicia Grace Sandy soulève d'ailleurs le problème des ressources disponibles dans la communauté de Kawawachikamach, où un corps de police naskapi sert de premier répondant, mais ne peut offrir un service 24 heures par jour, 7 jours par semaine, faute de fonds octroyés par les autorités du Canada et du Québec. »
L'abolition des réserves
Dans son analyse, Me Lefrançois écorche au passage le système des réserves, qui, selon ses observations, brimerait les autochtones dans leur émancipation personnelle et mènerait à un mal-être collectif.
« Le problème majeur de base réside dans le régime d'"apartheid" dans lequel les autochtones sont plongés depuis 150 ans sinon plus », peut-on lire dans le rapport. « Abolir un tel régime ne pourrait qu'être bénéfique aux deux communautés. [...] En s'y attaquant, on s'attaquerait à tout le moins au mal-être collectif vécu par les communautés autochtones et leur taux de suicide pourrait diminuer. »
Le coroner croit qu'abolir ce régime permettrait aux autochtones de se définir eux-mêmes et de renforcer leur identité. Une idée que ne partage pas du tout le père de Céline Michel-Rock.
« Je crois que le coroner s'est trompé. Il n'aurait pas dû utiliser le mot "apartheid". C'est un très mauvais exemple, croit Alain Rock. Ce n'est pas en abolissant les réserves que l'on va retrouver notre identité, au contraire. On serait assimilés par le système. »
Il aurait aimé des recommandations davantage portées sur les communautés elles-mêmes, plutôt que « d'impliquer des ressources non autochtones » qui vont dire aux autochtones « d'aller voir le système québécois ». Par exemple, il suggère de donner plus de reconnaissance aux medicine men, des aidants naturels qui accompagnent les gens dans le besoin en tant que guides spirituels et selon les méthodes traditionnelles.
À la demande du ministère de la Sécurité publique, le coroner a lancé une enquête publique en janvier 2016 sur la vague de suicides survenue entre le 10 février et le 31 octobre 2015. Plus d'une trentaine de témoins ont été entendus et des dizaines de documents ont été déposés.
Québec démontre une volonté d'agir
Le gouvernement du Québec dit prendre « très au sérieux » les recommandations du coroner Bernard Lefrançois. La ministre déléguée à la Santé publique Lucie Charlebois a indiqué en entrevue que le gouvernement était déjà « en marche » pour améliorer la situation dans les communautés. Québec compte proposer la création d'une table de travail commune avec le gouvernement fédéral pour « s'assurer que les gens ne passent pas à travers les mailles du filet ».
Mme Charlebois a fait valoir que le gouvernement du Québec avait déjà fait certains gestes, notamment en créant une table de gestion de crise en 2015 pour répondre aux besoins de la communauté ou en formant des intervenants dans les centres de prévention du suicide.
Elle a toutefois reconnu qu'il y avait encore beaucoup à faire, citant en exemple la nécessité d'embaucher des interprètes dans les centres de prévention pour qu'ils parlent la langue de ceux qu'ils desservent.
Le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, estime que les gouvernements fédéral et provincial « n'ont pas le choix », ils doivent se pencher sur l'efficacité des services en place, qui semblent déficients selon le coroner.
« Les communautés elles-mêmes doivent également regarder de leur côté et savoir comment on peut intervenir de façon un peu plus préventive sur le terrain », a-t-il ajouté.
- Avec La Presse canadienne