lundi, décembre 21, 2015

L’idéologie canadienne de Justin Trudeau

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MATHIEU BOCK-CÔTÉ
MISE à JOUR 
  On a tendance à réduire Justin Trudeau à un simple produit du système médiatique. C’est compréhensible: l’homme est accro aux selfies et semble mener la politique idéale pour recevoir les lauriers du commentariat, comme d’autres, à l’école, font tout ce qu’ils peuvent pour gagner le concours de popularité. Nous sommes vraiment à l’heure de la politique télégénique. Mais au-delà des apparences, il y a un fond idéologique qui se révèle depuis l’élection du Parti libéral du Canada: l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau représente la renaissance politique de l’idéologie canadienne. Justin Trudeau radicalise le trudeauisme hérité de son père – il s’agit, en quelque sorte, d’un trudeauisme chimiquement pur, sans scories historiques. En passant de Stephen Harper à Justin Trudeau, nous sommes passés non seulement d’un programme à un autre, mais d’une vision du Canada à une autre. Il suffirait de peu pour qu’on dise qu’en fait, nous sommes passés d’un pays à un autre.
Officiellement, Justin Trudeau est le représentant exemplaire du postnationalisme. On l’en félicite, d’ailleurs, dans la presse internationale, qui entretient généralement un préjugé négatif à l’endroit de la nation, qu’il s’agisse de la souveraineté nationale ou de l’identité nationale. Justin Trudeau lui-même présente le Canada comme un pays multiculturel et polyglotte, ce qui représente dans ce dernier cas une rupture avec son père qui conservait au moins à travers le bilinguisme officiel français-anglais une certaine conscience, aussi discrète et mutilée pouvait-elle être, de la dualité historique à l’origine du Canada. C’est sa diversité qui définirait le Canada, et plus particulièrement, son ouverture maximale à la diversité. C’est même ce qui le caractériserait. Le Canada serait le pays où la diversité ne ferait pas problème – en fait, c’est même celui qui la revendiquerait et en ferait son fondement philosophique et politique.
Depuis son élection, par ailleurs, Justin Trudeau a envoyé tous les signaux possibles pour faire comprendre qu’il faisait du Canada le symbole mondial de la rectitude politique, qu’il s’agisse de son étrange déclaration sur la parité, de la récupération médiatique de la générosité canadienne dans le dossier des réfugiés syriens, son écologisme militant ou avec le retour à une politique étrangère commandée par l’idéalisme onusien centré sur la figure mythique du casque bleu qui se veut clairement détachée du principe de l’intérêt national. Alors que Stephen Harper avait tendance à inscrire le Canada dans ce qu’on appelle l’anglosphère, ou pour le dire autrement, d’en faire une démocratie participant pleinement aux pays de langue anglaise, selon la formule prisée par les conservateurs anglo-saxons, Justin Trudeau l’inscrit pleinement dans la civilisation mondialisé et s’en fait une fierté. La rupture avec le gouvernement conservateur de Stephen Harper n’est pas seulement pensée de manière politique, mais morale, et même philosophique.
Sommes-nous pour autant dans un pays absolument postnational? Tout dépend de la manière de définir la nation – ce terme, on le sait, est souvent victime de contorsions sémantiques. Le Canada n’est certainement plus un pays historique, ancré dans une culture qui serait commune à ses citoyens: il aurait pu l’être s’il s’était construit politiquement en reconnaissant ses deux nations fondatrices, la nation britannique (ou le peuple canadien-anglais, si on préfère) et la nation canadienne-française (sa mutation identitaire l’a poussé à se redéfinir comme nation québécoise depuis cinquante ans). Dans la deuxième moitié du vingtième siècle, il a envisagé cette possibilité. Des hommes comme Robert Stanfield et Brian Mulroney ont milité en sa faveur. Il s’agissait de transcender la conquête de 1760 par un nouveau pacte constitutionnel qui consacrerait, en quelque sorte, le principe des deux nations, ou des deux peuples fondateurs.
Mais il a décidé de se construire contre son histoire – la dualité historique canadienne a été liquidée une fois pour toutes avec l’échec de l’Accord du lac Meech, en 1990, qui devait consacrer la reconnaissance constitutionnelle du Québec comme société distincte. C’est l’héritage de Pierre Trudeau, constitutionnalisé en 1982: le Canada se définira désormais comme un pays de dix provinces égales, et de citoyens eux-mêmes égaux en droit. Le Québec sera traité comme une province comme les autres et le peuple québécois sera considéré comme une ethnie parmi d’autres dans le multiculturalisme canadien. Les Québécois doivent devenir des Canadiens comme les autres. Cette redéfinition posthistorique du Canada, on la constate notamment lorsqu’il se définit exclusivement comme un pays d’immigrants: ses deux peuples fondateurs, ici, sont considérés comme des simples représentants de vagues migratoires antérieurs. Les seuls à disposer ici d’un statut particulier, ce sont les peuples amérindiens.
Le Canada apparait à la manière d’un laboratoire idéologique sans précédent où tester l’utopie multiculturaliste. Le Canada est prêt à accueillir toutes les manifestations de la diversité mondiale. Chaque peuple comme chaque religion peuvent s’y trouver à condition de s’y présenter comme une minorité parmi d’autres dans la diversité canadienne. Je le redis: cette diversité mise en scène repose toutefois sur la négation de la différence québécoise, qui est la seule à être inadmissible  - elle est en fait disqualifiée moralement. En fait, l’ouverture maximale à la diversité multiculturelle présuppose une fermeture maximale aux revendications historiques du Québec. On sait l’hostilité viscérale de Justin Trudeau pour le nationalisme québécois même le plus modéré. C’est que le Québec refuse d’être considéré comme une identité parmi d’autres dans la diversité canadienne mais prétend avoir une culture nationale suffisamment forte pour fonder sa propre communauté politique. Pour les fédéralistes, cela les amenait traditionnellement à réclamer pour le Québec le statut de société distincte – on sait que les fédéralistes du PLQ ont renoncé peu à peu à leur propre tradition politique. Pour les souverainistes, il s’agit de faire du Québec un pays. Cette aspiration est devenue tout simplement inintelligible dans le Canada contemporain.
L’identité canadienne se définira alors à la manière d’un patriotisme constitutionnel et multiculturel fondé sur la sacralisation de la Charte des droits et liberté qui représenterait le véritable socle identitaire du Canada contemporain. On la considère comme un texte sacré. Nous sommes, de ce point de vue, devant une identité non plus substantielle mais procédurale. On assiste aussi à la sacralisation de l’ordre constitutionnel de 1982, dont les juges de la Cour suprême seraient gardiens – ce sont, pour reprendre la formule attendue, les gardiens de la constitution et ils sont l’objet d’une dévotion tout à fait singulière. On dit aujourd’hui de la Cour suprême qu’elle s’est prononcée comme en d’autres temps on l’aurait dit d’une autorité religieuse indiscutable. On comprend dès lors le peu de considération de sa classe politique pour les Québécois lorsqu’ils affirment que leur droit à l’autodétermination n’a pas à être balisé par la Cour suprême : cette dernière n’est-elle pas le siège institutionnel d’une rationalité supérieure devant laquelle il faudrait s’incliner?
Car si le Canada tel qu’il fut refondé en 1982 ne se définit pas comme une nation historique, il fait preuve néanmoins d’un patriotisme exacerbé qui n’est pas sans dimension messianique. Car le Canada tire une immense fierté de son statut de pays-le-plus-avancé-du-monde. Il se love même dans un chauvinisme progressiste assez renversant qui amène ses leaders à surplomber l’humanité et à administrer systématiquement des leçons de tolérance. Les autres pays seraient encore pris dans des identités culturelles ancrées historiquement, qui les pousseraient à l’exclusion et au repli identitaire : le Canada, lui, aurait trouvé une solution politique originale appelée à s’exporter à travers la planète entière – on se rappellera même que Stéphane Dion, durant son passage dans l’opposition, proposait l’exemple canadien en matière de gestion d’une minorité sécessionniste, comme si le traitement canadien de la question du Québec avec la loi C-20 méritait une forme d’admiration universelle.
C’est une chose très importante pour le Parti libéral du Canada de croire que le Canada est le meilleur pays au monde et qu’il est en position de faire la leçon à ceux qui ne sont pas aussi avancés que lui dans la longue marche de la civilisation. On se rappellera d’ailleurs que le Parti libéral du Canada accusait le gouvernement Harper de ternir l’image de marque du Canada. Le Canada, à sa manière, veut être une superpuissance morale dans la mondialisation. Il a besoin de sentir qu’il est un phare pour l’humanité sans quoi il ne se sent pas à la hauteur de sa vocation. Le Canada ne se voit pas simplement comme un pays formidable tirant une fierté légitime de ses accomplissements: il se voit comme la prochaine étape dans l’histoire de l’humanité. Et Justin Trudeau se voit manifestement comme un Canadien aussi exemplaire qu’accompli.
Le Canada de Trudeau aurait peut-être besoin d’un peu d’humilité.