mardi, décembre 08, 2015

Les Saoudiennes se dévoilent

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La journaliste Clarence Rodriguez donne la parole à ces femmes qui veulent bouleverser les moeurs d'une société ultraconservatrice.



Publié le  | Le Point.fr
Que sait-on réellement des femmes qui vivent au Royaume saoud ? Au-delà du voile et de l'interdiction de conduire, Clarence Rodriguez, rare correspondante occidentale en Arabie saoudite, leur a donné la parole durant un mois. Et à l'heure où les Saoudiennes s'apprêtent pour la première fois à se porter candidates aux élections municipales, le 12 décembre prochain, la journaliste française dépeint un tout autre visage des femmes qui vivent dans la monarchie wahhabite. Celles de citoyennes secouant les mœurs d'une société ultraconservatrice. Sportives, peintres, chefs de chantier ou encore femmes politiques, elles s'émancipent pas à pas du joug patriarcal et du diktat des religieux.

Lina, présidente du Jeddah United

C'est un véritable exploit qu'a par exemple réalisé Lina Almaeena dans un pays où les femmes ne peuvent rien entreprendre (travail, mariage, voyage) sans l'autorisation de leur « tuteur », leur mari ou un membre masculin de leur famille. À 38 ans, cette Saoudienne est aujourd'hui à la tête du Jeddah United, principale vitrine du sport féminin dans le pays. Douze ans auparavant, elle vivait recluse chez elle, condamnée comme nombre de ses compatriotes à s'occuper de ses enfants, et sombrait dans la dépression. Et c'est dans le sport qu'elle trouvera son salut.
Avec l'autorisation indispensable de son conjoint, Lina monte en 2003 une équipe de basket-ball, au grand dam des oulémas ultraconservateurs, qui voient dans le sport des « activités sataniques » dont la pratique est interdite dans les écoles publiques. À en croire ces religieux, qui s'évertuent à appliquer une version ultra-rigoriste de l'islam dans la société saoudienne, le sport perturberait le cycle menstruel des femmes et entraverait même leur fertilité.
« La société utilise la religion pour condamner le sport féminin », ose Lina Almaeena. Or, la Saoudienne l'assure : « Il existe une approche féministe dans l'islam qui malheureusement a été détournée par les conservateurs. » Le Jeddah United a finalement obtenu l'aval du gouvernement saoudien. Véritable entreprise, le club compte aujourd'hui 500 membres, dont de nombreuses femmes. « Ici, il n'y a aucune activité, alors le sport vous donne un objectif », explique Halah Sadagah, une nouvelle recrue à la longue chevelure brune et dévoilée. « J'ai trouvé un sens à ma vie en jouant au basket-ball. »

Dina, chef de chantier

Autre domaine, autre exemple. Foulard tombant, rouge à lèvres pétillant et mascara prononcé, Dina exhorte les ouvriers masculins à accélérer la cadence. À 28 ans, cette directrice de chantier n'hésite pas à élever la voix pour se faire respecter des 80 hommes qui travaillent sous ses ordres. « J'aime bien les prendre au dépourvu », confie-t-elle. « Je passe sans prévenir et je surveille ce qu'ils font. » La jeune femme ordonne maintenant à un travailleur de revêtir son casque de chantier. Celui-ci s'exécute sans sourciller. Une scène surréaliste dans un pays où la mixité est farouchement combattue par les conservateurs. « Certains l'acceptent très bien, d'autres non », avoue-t-elle. « Certains sont choqués, et je les respecte parce que je prends une place qui n'est pas normale dans notre société. »
Tout d'abord designer graphiste, la jeune femme a rapidement gravi les échelons jusqu'à devenir chef de chantier. Cette ascension-éclair, Dina la doit à Louis Picce, son employeur américain. « Ces femmes refusent qu'on les réduise à certaines tâches et ce sont elles qui rendront les choses plus faciles pour les autres », prédit-il, sans pour autant verser dans l'angélisme : « Il y a beaucoup, beaucoup d'hommes dans la société qui n'acceptent pas qu'une femme les dirige. » Rien d'étonnant dans un pays où les hommes peuvent avoir jusqu'à quatre épouses.
Ayant troqué son gilet de chantier pour une élégante abaya à manches courtes ornée de motifs dorés, Dina reçoit dans ses bureaux son client saoudien, représentant du prince qui a commandé le projet, en compagnie de deux décoratrices d'intérieur. « C'est la première fois que je travaille avec des femmes saoudiennes dans le cadre de ce projet. Au départ, j'étais un peu timide et surpris », avoue l'homme. « Il s'est habitué et on a brisé la glace », rétorque l'une des décoratrices, tout sourire. « Il n'y a pas de différence entre les hommes et les femmes. » Et le client de reprendre, un brin gêné : « Oui… D'accord… Très bien. Il faut du temps, beaucoup de temps, pour accepter la situation. »

Thoraya, Madame la « députée »

Recevant chez elle, Hoda Al-Helaissi a préparé un succulent gâteau pour accueillir ses consoeurs Thoraya Ahmedobaïd et Sherifa. Toutes trois sont membres du Majliss al Choura, un organe consultatif de 150 membres censé faire des propositions de loi au roi. Pour la première fois en 2012, l'ancien monarque Abdallah a autorisé 30 femmes à y faire leur entrée. « Nous sommes à un tournant historique pour les femmes saoudiennes », jure Mohamed Al-Zulfa, membre masculin du Majliss al Choura. « À partir d'aujourd'hui, la femme est un membre à part entière de la société. »
Le rôle de ces Saoudiennes reste toutefois symbolique, le Majliss al Choura ne disposant que d'un pouvoir infime dans la monarchie absolue. Et si, à l'étranger, Thoraya Ahmedobaïd est directrice exécutive du Fonds des Nations unies pour la population, son combat à l'intérieur du pays s'apparente à un véritable chemin de croix. Surtout quand elle s'attaque à l'épineux sujet de l'égalité hommes-femmes. La « députée » planche actuellement sur une proposition de loi visant à modifier le droit des femmes au sein de la famille saoudienne. « Conformément à la charia, certains religieux affirment que le tutorat ne devrait s'appliquer que jusqu'à l'âge de 18 ans », souligne-t-elle. « Après, l'homme et la femme devraient être autonomes. » Le tabou est brisé. La Saoudienne renchérit : « Nous demandons que tout citoyen […] ait le droit de choisir sa manière de vivre, pour les femmes de porter le voile ou non, ou encore d'aller à l'école, la possibilité du choix est au cœur même des droits de l'homme et de l'islam. »
Pas à pas, ces efforts commencent néanmoins à porter leurs fruits. À en croire la presse saoudienne, les femmes divorcées et les veuves devraient bientôt obtenir leurs propres cartes d'identité. L'initiative devrait leur permettre d'inscrire elles-mêmes leurs enfants à l'école et de pouvoir procéder à des démarches administratives, indépendamment des hommes. Et la « députée » de conclure, lucide : « Je crois que l'Arabie saoudite est un pays d'évolution et non de révolution. »
Si le documentaire de Clarence Rodriguez met en avant une infime minorité de la société saoudienne, il a le mérite de montrer que le vent du changement est bel et bien en marche, dans un pays où 60 % de la population a moins de 30 ans. Mais il rappelle également le gouffre qui subsiste entre ces femmes avant-gardistes et la société saoudienne ultraconservatrice que les oulémas ont élevée à l'islam wahhabite depuis le berceau.
Arabie saoudite - Paroles de femmes, de Clarence Rodriguez : le mardi 8 décembre à 21 h 45 sur France 5.