jeudi, décembre 17, 2015

L’affaire Renaud Lachance?

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MATHIEU BOCK-CÔTÉ
MISE à JOUR 
  La politique, à bien des égards, est soumise à la loi de l’éternel retour. Il ne faut jamais s’intéresser aux choses de la cité avec un optimisme exagéré à propos de la nature humaine. Le pouvoir peut élever les hommes au-delà d’eux-mêmes. C’est lorsqu’il s’élève à la hauteur de l’histoire, ou lorsqu’il parvient, laborieusement à construire un monde plus juste. Il peut aussi user les hommes, interpeller leur plus mauvaise part, les abimer. C’est dans la nature des choses qu’un système politique s’encrasse, et c’est dans la nature des choses qu’on le désencrasse de temps en temps. Au Québec, nous en étions rendus au moment du désencrassement. Depuis plusieurs années, avec la commission Charbonneau, il s’agissait d’assainir les mœurs politiques et de se délivrer d’une corruption systémique qui mine notre démocratie. Il s’agissait, en quelque sorte, de remettre à neuf nos institutions, tout en sachant qu’un jour,  elles seraient à nouveau polluées par des intérêts privés et qu’il faudrait relancer une nouvelle entreprise d’assainissement des mœurs publiques.
Mais ce qui est grave pour une société, c’est lorsqu’elle manque son moment d’assainissement de ses institutions. L’esprit public verra ses ressorts les plus intimes se briser. Le cynisme risque alors de faire la loi, et la classe politique sera assimilée, d’un seul mouvement, à une caste vorace qui s’engraisse aux dépens du commun des mortels. C’est peut-être ce qui vient de se passer avec la controverse entourant la remise du rapport de la commission Charbonneau. Un esprit fataliste se consolera peut-être en se disant que comme d’habitude, au Québec, les immenses efforts n’aboutissent pas. Mais ne nous égarons pas. Si ce rapport a avorté, c’est essentiellement la faute de Renaud Lachance, qui n’a pas su s’élever à la hauteur de la situation. Nous savons aujourd’hui qu’il a fait tout ce qu’il pouvait pour atténuer et modérer l’analyse et les conclusions de la commission Charbonneau. Nous savons surtout comment il l’a fait. Et on ne saurait réduire ce sabotage à un simple désaccord poussé jusqu’à l’exaspération avec France Charbonneau.
Il y a désormais une méthode Renaud Lachance. Cela consiste à saboter un moment démocratique fondamental en se drapant dans une vertu supérieure qui serait réservée aux êtres d’élites, aux êtres d’exception, à ceux qui savent jusqu’au dernier moment faire preuve de sagesse et d’un esprit de nuance. Il a beau être placé devant un dispositif de corruption majeur, il refuse de voir ce qu’il voit, et plutôt que de nommer les choses telles qu’elles sont, il décide de tourner autour de ce dispositif en se demandant si c’en est vraiment un. Surtout, au même moment où Renaud Lachance se félicite de sa vertu et de ses scrupules, il nous accuse, fondamentalement, de nous laisser emporter par une furie vengeresse. Le peuple voudrait des coupables à condamner, lui fera preuve d’équanimité et nous obligera collectivement à la retenue. C’est sa manière de se donner le beau rôle dans la tempête. Nous n’avons évidemment aucune raison de douter de son honnêteté. Qu’il nous soit permis de douter à jamais de son jugement.
D’une certaine manière, s’il le faut, on se passera de lui et on ne le laissera pas gâcher cet effort d’assainissement des mœurs démocratiques. La commission Charbonneau, n’a pas rien donné. Au fil du temps, elle nous a ouvert les yeux. Elle a exposé aux yeux de tous un système de corruption qui discrédite en profondeur le pouvoir politique – ce qui ne veut pas dire que chaque politicien doit être suspecté de corruption, évidemment. Évidemment, les chroniqueurs, pour être pudiques, aiment dire que tous les partis sont également responsables de cette corruption systémique. C’est une manœuvre rhétorique. Si tous les partis ont quelque chose à se reprocher en matière de financement, il ne fait aucun doute que c’est le Parti libéral qui était le pivot de ce système, même si Renaud Lachance a manifestement tout fait ce qu’il pouvait pour éviter qu’il ne soit sérieusement éclaboussé. Et quoi qu’en dise ce spécialiste du déni, les années Charest, dans l’histoire du Québec, seront considérées comme des années noires. Au fond de lui-même, le peuple le sait.