lundi, octobre 12, 2015

La communauté arabe fera-t-elle pencher la balance?

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10 octobre 2015 10h41 |Fannie Olivier - La Presse canadienne | Canada
Dans ce quartier multiethnique s'affrontent la candidate vedette libérale Mélanie Joly et la députée néodémocrate Maria Mourani.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Dans ce quartier multiethnique s'affrontent la candidate vedette libérale Mélanie Joly et la députée néodémocrate Maria Mourani.
La communauté arabe pourrait-elle faire une différence dans le comté chaudement disputé d’Ahuntsic-Cartierville, où la libérale Mélanie Joly livre une lutte féroce à la députée néodémocrate Maria Mourani ?
 
Assurément, croit le directeur du centre communautaire musulman Laurentien, Samer Elniz. Mais seulement si cette population réputée abstentionniste se déplace aux urnes le 19 octobre.
 
Intervention militaire en Syrie, crise des migrants, loi antiterroriste C-51, loi C-24 permettant la révocation de la citoyenneté : les sujets qui éveillent l’intérêt de la communauté arabophone vivant dans ce comté du nord-ouest de Montréal sont nombreux, signale M. Elniz. Si bien qu’il a organisé une table ronde avec les candidats de cette circonscription fortement multiculturelle à la mi-septembre, où 200 personnes ont pu écouter ce qu’avaient à dire ceux qui aspirent à les représenter. Des quatre principaux partis, seul le candidat conservateur Wiliam Moughrabi a décliné l’offre.
 
« La communauté arabe ne participe pas beaucoup aux élections. Ici, on veut les inciter à participer. On peut faire la différence », explique M. Elniz dans son petit bureau adjacent au centre et à la mosquée al-Radwah qui s’y rattache. Il ne veut dire à personne pour qui voter. On comprend néanmoins à l’écouter que beaucoup des assidus de son centre se sentent visés par les politiques du gouvernement de Stephen Harper qui touchent la sécurité, les lois C-51 et C-24 en tête.
 
Leur vote pourrait faire toute une différence : plus de 17 000 des 110 000 résidants de la circonscription parlent arabe, selon Statistique Canada.
 
Pas gagné au NPD
 
La députée sortante Maria Mourani, une ex-bloquiste devenue indépendante puis néodémocrate, ne peut rien tenir pour acquis pour les élections du 19 octobre. La lutte avait été on ne peut plus serrée en 2011, et le nouveau redécoupage de la circonscription, qui comprend désormais le secteur plus multiethnique de Cartierville, brouille les cartes. Le quartier était autrefois rattaché au comté de Saint-Laurent, représenté par le libéral Stéphane Dion depuis 1996.
 
Dans une petite salle bondée de son local électoral, Mme Mourani, elle-même d’origine libanaise, discute avec une quinzaine de Syriens, toutes religions confondues, de ce que le Canada pourrait faire pour mieux accueillir les réfugiés qui fuient leur pays déchiré par la guerre.
 
Un d’entre eux, Shuieb Abdel Hadi, un chirurgien fraîchement arrivé d’Alep il y a six mois, prend la parole pour signaler que cela coûte très cher pour un réfugié d’attendre, dans un pays voisin de la Syrie, que son dossier soit accepté. Il se demande s’il serait possible pour le Canada d’accueillir plus rapidement les réfugiés, quitte à faire les vérifications sur le plan de la sécurité une fois qu’ils sont sur place.
 
Najham Tatari, une enseignante de français langue seconde, déplore les frais astronomiques de parrainage pour ceux qui, comme elle, aimeraient faire venir d’autres membres de leur famille au Canada. « On fait notre maximum, mais il faut être raisonnable », note-t-elle.
 
Mme Mourani les écoute, prend des notes, intervient en français, en anglais, en arabe. En entrevue, elle explique que le dossier des réfugiés syriens est un enjeu important pour la circonscription qu’elle représente, mais pas seulement en campagne électorale.
 
« Ça fait quatre ans que c’est un problème. Moi, je gère plusieurs dossiers à mon bureau et j’ai vu toutes sortes de scénarios incroyables », dit-elle.
 
Sur cet aspect, elle juge qu’elle a une bonne longueur d’avance sur sa principale rivale, la libérale Mélanie Joly, ancienne candidate à la mairie de Montréal.
 
« La grande et vraie différence, c’est que moi, sur le terrain, je travaille le dossier syrien depuis quatre ans. Mme Joly, elle débarque, et elle ne travaille dans aucun dossier syrien », avance-t-elle.
 
Mme Mourani se défend toutefois de cibler précisément le vote arabe ou plus spécifiquement syrien. « Pour moi, Ahuntsic-Cartierville sera toujours un comté chaud. Et je ne fais pas de clientélisme, je ne crois pas à ça. Il n’y a pas de religion ou de couleur dans un vote. Je ne crois pas au vote ethnique, comme on dit. »
 
Candidate libérale vedette
 
Même si elle ne gère pas de demandes concernant l’immigration comme peut le faire Mme Mourani à titre de députée, la candidate libérale Mélanie Joly s’intéresse aussi au dossier des migrants. « La plus grosse communauté syrienne dans tout le Québec est ici, et 60 % des réfugiés syriens arrivent au Québec », relève-t-elle. Dès son investiture, l’enjeu s’est imposé.
 
Sur une terrasse d’un café italien du quartier Chabanel — un secteur industriel quelle aimerait revitaliser si elle est élue — Mme Joly indique qu’elle aborde beaucoup les questions de politique étrangère avec ses électeurs.
 
« Le Canada doit redevenir le négociateur en chef de la paix dans le monde. Et ça, ç’a beaucoup résonné avec toutes les communautés. La grande majorité des gens qui sont venus ici sont venus parce qu’il y avait une promesse de terre d’accueil, de paix, de tolérance, d’ouverture, de liberté. » Les gens n’aiment pas la vision de M. Harper, trop militaire, fermée à l’immigration et pas assez multilatérale, croit Mme Joly.
 
Le vote des libéraux en faveur de la loi antiterroriste C-51 du gouvernement conservateur ce printemps pourrait toutefois faire perdre des plumes à la candidate vedette, bien que Justin Trudeau ait assuré qu’un gouvernement libéral amenderait la loi pour y retirer ses éléments les plus controversés.
 
Ce vote a d’ailleurs fait l’objet de questions lors de la table ronde avec les candidats d’Ahuntsic-Cartierville du centre communautaire Laurentien, indique son directeur. La Fédération canado-arabe reproche d’ailleurs aux libéraux leur position sur C-51, peut-on lire sur son site Internet dans un document intitulé « Pour qui voter le 19 octobre ? ». « Le NPD semble être le parti qui servira le mieux le Canada et la population canadienne et [le plus en mesure] d’inverser les effets négatifs que les conservateurs de Stephen Harper ont causés au cours des neuf années au pouvoir », est-il écrit.
 
Le candidat bloquiste Nicolas Bourdon, un enseignant au Collège de Bois-de-Boulogne, croit d’ailleurs que C-51 pourrait nuire à Mme Joly. « Les libéraux font de la salsa, trois pas en avant, trois pas en arrière, en essayant de plaire à tout le monde », a-t-il soutenu en entrevue dans son local électoral de la rue Fleury.
 
M. Bourdon n’est pas plus tendre envers Mme Mourani, qui a claqué la porte de son ancien parti quand elle a été exclue du caucus. « Du jour au lendemain, elle est devenue fédéraliste. Ça, les gens n’ont vraiment pas compris », dit-il.
 
Le candidat conservateur Wiliam Moughrabi n’a pas accordé d’entrevue à La Presse canadienne pour ce portrait de comté.