mardi, décembre 15, 2015

Soudan. Plongée dans l’enfer d’un camp de réfugiés

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STÉPHANE AUBOUARD
LUNDI, 3 AOÛT, 2015
HUMANITÉ DIMANCHE


Un bidon de plastique jaune pour survivre... Ils sont 142 000 parmi les deux millions de déplacés à s’entasser dans des camps aux conditions d’hygiène et de sécurité déplorables. L’afflux de population est incessant et les moyens inadéquats.
En juillet 2011, le Soudan du Sud, soutenu par la communauté internationale, obtenait son indépendance dans la liesse générale. Quatre ans plus tard, le pays, en proie à une guerre civile féroce, vit un cauchemar. Reportage dans un camp de l’ONU, au secours de milliers de civils en errance.
Une odeur excrémentielle remonte des rigoles remplies d’eau marronnée dans lesquelles des enfants barbotent à moitié nus. La saison des pluies bat son plein dans l’été moite qui enveloppe le Central Equatoria, région méridionale du Soudan du Sud. L’averse violente tombée ce matin a détruit une canalisation des latrines d’une partie d’un camp de déplacés situé à dix kilomètres à l’est de Djouba, à côté d’une base de la MinUSS (Mission des nations unies au Soudan du Sud). ici vivent quelque 28 000 hommes, femmes et enfants, pour la plupart des nuer, arrivés pour les premiers d’entre eux voilà un an et demi, le 15 décembre 2013, dans les heures qui ont suivi les premiers échanges de tirs entre soldats dinka et nuer de la garde présidentielle. Prémices d’une guerre civile qui, dix-huit mois et 60 000 morts plus tard (d’après l’ONU), a enfoncé la plus jeune nation du monde dans une guerre civile sans fin.
Le quatrième anniversaire de l’indépendance du Soudan du Sud, fêté le 9 juillet dernier, a été célébré dans les larmes et le sang. De même que les festivités qui se préparent pour le dixième anniversaire de la mort du héraut de la nation, le rebelle marxiste John Garang, fondateur en 1983 du SPLM/A (Armée/Mouvement populaire de libération du Soudan), disparu le 30 juillet 2005 en même temps que son rêve d’un Soudan uni et démocratique. Assis sous une tente aux piquets de bois fragiles et dont le toit se résume à une bâche flanquée du logo iOM (international Organization for Migration), Peter Nyiet Chol, « chairman » du camp « UN House » de Djouba, a du mal à digérer ce qui se passe : « J’étais moi-même parmi les premiers lieutenants de John Garang dans le bush, explique le vieil homme au corps noueux caché sous une djellaba blanche. J’ai même combattu longtemps aux côtés du président Kiir, nous étions frères d’armes », rappelle cet ancien brigadier général de la SPLA qui, juste avant le début de la crise en décembre 2013, tenait des fonctions importantes dans l’armée. « J’ai bien tenté au départ de renouer le dialogue… mais, très vite, j’ai abandonné… Moi-même, aujourd’hui, je n’arrive plus à parler à mes anciens camarades dinka… il y a une rupture, c’est comme ça. Je ne veux plus les voir ! »
« UN GIGANTESQUE CAMP DE MALHEUR »
 
La guerre à laquelle se livrent Salva Kiir et son ex-vice-président, Riek Machar, a plongé le pays dans un processus d’ethnicisation meurtrier. L’actuel président, membre de la tribu majoritaire dinka (40 % de la population) avait, en juillet 2013, dissous l’ensemble du bureau politique historique du SPLM dont faisait partie la veuve du fondateur de la rébellion marxiste, Rebecca Garang. Dans la foulée, Riek Machar, membre de la tribu nuer (20 % de la population) et vice-président, était lui aussi limogé. L’affaire avait abouti quelques mois plus tard au soulèvement au sein de l’armée d’éléments nuer, ce que d’aucuns considèrent comme une tentative de coup d’État de la part de Riek Machar. « Le problème, c’est que ces gens sont incapables de gérer un pays, ce sont d’anciens militaires sans expérience », reprend l’ex-offi- cier de la SPLA, « et ils ont transformé un pays riche en un gigantesque camp de malheur » !
En effet, les dollars générés par les 150 000 barils produits chaque jour – contre 245 000 avant le début du conflit – ont bien du mal à irriguer l’économie locale.
800 millions d’euros seulement, sur les 6,5 milliards générés par le pétrole depuis l’indépendance, auraient été redistribués.
En terme de déplacés, en revanche, le Soudan du Sud bat tous les records de croissance, avec environ 20 % de sa population concernée, soit 2 millions de personnes. Parmi elles, 142 000 ont « la chance » de vivre dans l’un de ces camps gérés par les Nations unies. Ce qui n’assure en rien leur sécurité. « Ici la violence est totale, reprend le vieil homme.
Hier encore deux véhicules de l’armée sont arrivés et ont tiré sur nous. Les casques bleus n’ont pas réagi. Il y a eu au moins cinq blessés. Et ce genre d’incident arrive tous les jours! » Devant l’hôpital de fortune où ont été amenées les victimes, Mary tient un petit café en attendant des jours meilleurs:
« Moi, je viens de Malakal. Je suis venu à Djouba pour la première fois de ma vie en décembre 2013.
Je venais visiter des parents dans la capitale. Et puis il y a eu des tirs partout autour de nous dans le quartier, nous avons dû fuir; les Dinka ont pris toutes les maisons de ma famille ... j’ai peur qu’ils viennent ici nous violer!»
« ICI, LA VIOLENCE EST TOTALE, HIER ENCORE DEUX VÉHICULES DE L’ARMÉE SONT ARRIVÉS ET ONT TIRÉ SUR NOUS. LES CASQUES BLEUS N’ONT PAS RÉAGI.» UN RÉFUGIÉ
L’INDIFFÉRENCE DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE
 
Un rapport récent publié par Human Rights Watch corrobore en effet les craintes de cette jeune femme, faisant état d’exactions de l’armée soudanaise, coupable de « meurtres de civils, hommes, femmes, mais aussi enfants et personnes âgées, fusillés et même brûlés vifs, ainsi que 63 cas de viol, incluant des viols collectifs brutaux, commis en public avec des menaces de mort». Des atrocités dont est également accusée la rébellion nuer dans d’autres zones du pays.
Reste que cette menace permanente qui peut jaillir à n’importe quel moment dans le camp n’est pas le seul ennemi mortel tapi derrière les tentes en plastique. Fin juin, en effet, les premiers cas de choléra ont été détectés dans le camp UN House de Djouba.
Depuis lors, plus de 700 personnes ont été diagnostiquées dans la capitale et à Bor, 39 parmi elles sont mortes, dont une dizaine d’enfants de moins de cinq ans.
 
L’insalubrité des lieux dans lesquels vivent la plupart des déplacés est l’autre effet de la guerre.
Sans l’aide toute relative des Nations unies et celle d’ONG comme Solidarités International  (financée en partie par ECHO, direction générale de l’aide humanitaire te de la protection civile de la Commission Européenne) qui s’occupe de la gestion de l’eau, le pays pourrait sombrer définitivement. « Tous les puits répartis sur les deux zones du camp ont été creusés par Solidarités International », rappelle Tugdual de Dieuleveult, un des membres de l’ONG française venu vérifier aussi l’état des latrines.
« Mais il n’y a pas grand monde pour gérer le minimum vital sanitaire dans le coin », reprend le jeune homme qui déambule à travers les tentes blanches et les mouches. Le manque d’intérêt que suscite le Soudan du Sud rejaillit en effet sur les fonds alloués à ces tuyaux de perfusion des ONG, devenues pour certaines de véritables entreprises de charité à but lucratif dont les noms préfèrent être visibles dans des pays plus médiatisés. Quant aux Nations unies, certes présentes sur les lieux, elles restent l’exemple le plus frappant de l’impuissance, voire même de l’indifférence de la communauté internationale visà-vis d’un pays qu’elle a pourtant voulu faire naître au forceps voilà quatre ans.