lundi, mars 21, 2016

Obama à Cuba: une visite historique

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MISE à JOUR 
  La visite de Barack Obama à Cuba signale un changement majeur et fort probablement irréversible de la politique américaine envers un des derniers vestiges de la Guerre froide.
J’écris ces lignes au moment où le président Obama s’entretient avec son homologue cubain Raul Castro, une scène qu’on aurait eu du mal à imaginer il y a quelques années à peine. Le changement de la politique étrangère américaine symbolisé par cette rencontre historique est là pour durer, même si une victoire républicaine en novembre viendrait remettre beaucoup de ces acquis en question.
L’empreinte profonde de la doctrine Obama
L’ouverture envers Cuba n’est qu’un des nombreux exemples des changements dans la politique étrangère américaine qu’avait annoncés Barack Obama au moment de son élection en 2008. Obama avait promis que si des régimes jusqu’alors  hostiles aux États-Unis lui tendaient une main ouverte plutôt qu’un poing fermé, il s’engageait à ouvrir le dialogue. Cette approche a mené entre autres à la négociation d’un accord nucléaire non moins historique avec l’Iran. De tels exemples démontrent que les deux mandats consécutifs de Barack Obama représenteront vraiment une période de changements majeurs dans l’histoire des États-Unis, même si le parti du président a subi des revers majeurs au Congrès depuis 2010. Les changements amenés par la mise en œuvre de la « doctrine Obama » seront-ils durables? Cela dépendra largement des résultats des élections de novembre prochain à la présidence et au Congrès.
Cuba aussi, est en transformation
Si la présence du président américain à La Havane signale un changement majeur de la politique américaine, il ne faut pas négliger non plus le changement qu’il représente pour Cuba, même si le régime castriste ne lâchera pas prise si facilement que bien des Américains souhaiteraient. Les États-Unis portent un lourd bagage historique dans leur relation avec Cuba. L’assistance des États-Unis à la guerre d’indépendance cubaine au tournant du 20e siècle avait été suivie de plusieurs décennies d’une autre forme d’impérialisme qui a laissé un souvenir profond. Pendant la Guerre froide, Cuba s’est développé, tant bien que mal, malgré l’embargo économique imposé par son voisin géant.
Toutefois, un quart de siècle après la chute de l’URSS, malgré des réalisations impressionnantes sur le plan social, l’économie cubaine était en lambeaux et ne vivotait que grâce à l’appui du Venezuela et l’influx de devises provenant du tourisme (les Québécois en savent quelque chose). Mais ces développements étaient loin d’être suffisants pour permettre au régime de maintenir son pacte avec la population et la visite d’aujourd’hui signale une intention nette d’ouvrir la porte au commerce et aux capitaux américains.
L’érosion à venir de l’embargo américain
Il est important de comprendre que l’embargo économique et commercial qui est le pilier central de la politique américaine envers Cuba depuis 1961 ne peut pas être abandonné sans une action législative du Congrès. Il y a encore une énorme résistance à un tel changement d’approche parmi la droite du Parti républicain qui contrôle les deux chambres et on ne peut pas s’attendre non plus à entendre un appui fort dans ce sens de la part des candidats à la présidence. C’est évidemment la diaspora cubaine de Floride qui domine cette opposition, mais même celle-ci commence à changer, alors que les jeunes générations de cete diaspora, qui n’ont pas connu la Guerre froide, sont de plus en plus ouvertes à une ouverture des relations.
Il y a aussi beaucoup de pression de la part d’intérêts économiques privés pour l’ouverture de cette relation et l’administration Obama dispose de certains outils pour créer certaines occasions d’affaires par la voie d’ententes administratives qui contourneraient les règles de l’embargo commercial. Par exemple, le site Internet AirBnB a obtenu la permission d’assister les Cubains qui souhaitent louer des chambres aux touristes qui ont accès à l’île. La chaîne d’hôtels américaine Starwood a aussi obtenu des permissions d’investir dans de nouveaux projets à Cuba et il ne faudrait pas s’étonner de voir les premiers vols commerciaux américains atterrir à La Havane d’ici quelques mois. Ces premiers liens créeront de nouveaux groupes de pression qui pousseront d’autant plus fort pour un assouplissement ou un abandon, à plus ou moins long terme, de l’embargo.
Un enjeu qui ne mobilise plus les passions aux États-Unis
Il est évident que les candidats à l’investiture républicaine profiteront de la visite d’Obama pour critiquer chaque décision que le président aura prise dans le cadre de cette visite. On lui reprochera entre autres d’avoir « récompensé » le régime castriste en se déplaçant lui-même au lieu de déléguer son second. On prendra aussi la peine de souligner que le régime cubain a durement réprimé les dissidents qui souhaitaient  se faire entendre en dehors du cadre limité de la visite officielle. On n’aura pas entièrement tort. Par contre, mis à l’opposition idéologique de l’extrême droite à toute forme de concession au régime de Castro, la résistance à l’ouverture envers Cuba chez les républicains est plutôt molle. Même si la politique étrangère du leader actuel de la course républicaine reste une énigme, il serait étonnant qu’il soit imperméable aux occasions d’affaires qu’une poursuite de l’ouverture entraînerait dans un domaine qu’il connaît bien, le tourisme et l’hôtellerie.
Un retour en arrière presque impossible
Le changement historique de la politique américaine envers Cuba auquel on assiste aujourd’hui est donc fort probablement là pour rester. Il aura aussi des répercussions non négligeables au-delà de la relation bilatérale avec Cuba. En effet, une partie du ressentiment historique envers les États-Unis à travers  l’Amérique latine persiste jusqu’à nos jours en partie à cause de l’hostilité ouverte des États-Unis envers Cuba. C’est pourquoi il est très intéressant que Barack Obama ait choisi de faire suivre cette visite historique à Cuba par une visite en Argentine, où l’anti-américanisme qui avait contribué à soutenir le régime de la présidente Kirchner est en déclin, comme en témoigne l’élection du président actuel, Mauricio Macri, en octobre dernier.
En prime, le président Obama jouit en ce moment d’un taux d’approbation de 52% (44% défavorable; selon Gallup), son niveau le plus élevé depuis mai 2013. À travers le bruit des campagnes de ceux qui cherchent à lui succéder, Barack Obama continue à se faire entendre... et il n’a pas dit son dernier mot.