dimanche, novembre 01, 2015

La dure existence des autochtones

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Leur joie de vivre anéantie par l’abolition de leurs droits fondamentaux


Dès l’instauration de la Loi sur les Indiens, en 1876, les peuples autochtones se retrouvent sous la tutelle de l’État. Ils sont placés dans des réserves et perdent ainsi leurs droits fondamentaux. La colère découlant du « système » et des mesures mises en place sera tantôt retournée contre les Blancs, tantôt retournée contre eux, selon les experts interrogés par Le Journal, d’où la violence extrême, le suicide et l’alcoolisme, notamment. Sur la photo, le village d’Umiujaq, au Nunavik. En juin dernier, un homme y avait été blessé par un policier lors d’un échange de coups de feu.

VALÉRIE BIDÉGARÉ
MISE à JOUR 
Dès l’instauration de la Loi sur les Indiens, en 1876, les peuples autochtones se retrouvent sous la tutelle de l’État. Ils sont placés dans des réserves et perdent ainsi leurs droits fondamentaux. La colère découlant du « système » et des mesures mises en place sera tantôt retournée contre les Blancs, tantôt retournée contre eux, selon les experts interrogés par Le Journal, d’où la violence extrême, le suicide et l’alcoolisme, notamment. Sur la photo, le village d’Umiujaq, au Nunavik. En juin dernier, un homme y avait été blessé par un policier lors d’un échange de coups de feu.  Extrême pauvreté, taux de suicide et de violence élevés, alcoolisme, accès difficile à une éducation de qualité: les récentes allégations d’abus sur des femmes autochtones de Val-d’Or mettent en lumière le dramatique quotidien des autochtones, qui sont nombreux à chercher une raison de vivre. Malgré les efforts gouvernementaux et des gains considérables, il reste fort à faire pour atténuer le fossé creusé, affirment des experts consultés par Le Journal.
«On est encore à regarder les autochtones comme des primitifs, des êtres dangereux, des “sauvages”, et quand les gens comprendront que dans le fond, nous sommes tous des frères, des sœurs, ce sera un grand pas dans la bonne direction», a exprimé le professeur associé à l’Université du Québec à Chicoutimi, Camil Girard. «Les jeunes filles qu’on a entendues l’autre jour auraient pu être nos sœurs, nos filles...»
Selon l’historien, le fossé qui s’est creusé entre les peuples autochtones et les «Blancs» remontent à l’adoption de la Loi sur les Indiens, en 1876, alors qu’on les a placés sous la tutelle de l’État.
«On veut les civiliser, les convertir, les assimiler. On crée le Canada en tassant les Indiens dans des réserves, des pensionnats. On ne veut pas les avoir dans les pattes [...] et ça donne les résultats qu’on connaît depuis un siècle et demi», a-t-il exposé. «C’est un déshonneur du Canada d’avoir bâti un système comme ça, parce que c’est un système raciste, d’apartheid dans les réserves.»
Pour sa part, l’auteur de l’essai Le Grand Retour, John Ralston Saul, qui s’est penché sur la question autochtone, avance qu’il s’agissait là de mesures visant à éliminer les quelque 150 000 autochtones restants sur les 2 millions qu’ils étaient alors à l’époque. «On voulait s’assurer qu’ils allaient disparaître, mais ils ont commencé à s’organiser et à faire un grand retour. [...] Aujourd’hui, ils sont 1,5 M et ça augmente très vite.»
Colère
Or, cet isolement aura tôt fait d’accroître le sentiment de colère des Premières Nations envers les Blancs. La création des réserves et des pensionnats, à l’époque, mais l’absence de services essentiels de qualité, la difficulté d’accéder à une éducation adéquate, la pauvreté, les enjeux politiques et la discrimination ont notamment favorisé la violence extrême, l’augmentation du taux de suicide et l’alcoolisme, entre autres.
«Si une société a été maltraitée et trahie pendant plus d’un siècle par des méthodes comme les pensionnats pour essayer de casser leur culture, leur famille, il serait extrêmement naïf de penser qu’on sort de cette trahison et de ces mauvais traitements en 3 minutes», a soulevé M. Saul. «Il y a encore des séquelles et nous en sommes responsables presque entièrement. C’est nous qui avons voté pour les gouvernements qui ont mis en place ces politiques et qui continuent de les soutenir.»
Une note d’Espoir
S’il reste beaucoup à faire afin de réduire l’écart creusé, les experts s’entendent pour dire que de grands pas ont été franchis ces 40 dernières années alors que les autochtones ont remporté d’imposantes batailles, dont le rétablissement de leur droit de vote puis la signature d’ententes «nouveau genre» telles que la convention de la Baie-James, la Paix des Braves et l’entente avec les Nishgaas, notamment. Des actions comme le lancement du mouvement Idle No More, en 2012, démontrent leur volonté de combattre ces injustices, de prendre la place qui leur revient au sein de la société et de reprendre le contrôle de leur vie.
«Les libéraux sont là, majoritaires, et ils ont tout un programme sur la question autochtone. Beaucoup de choses sont là et s’ils agissent de cette manière-là en consultant les autochtones et en coopérant avec eux, ce sera vraiment un début de changement sérieux», a conclu M. Saul.

MARQUÉS PAR 10 « DRAMES »

Brimés à moult reprises dans leurs droits, les autochtones conservent encore aujourd’hui des séquelles et des blessures causées par les gouvernements qui se sont succédé au fil du temps. Voici un classement de certaines mesures instaurées ayant contribué à creuser le fossé qui les sépare des non-autochtones.
1• Les pensionnats
« On prend des enfants et on les amène hors de leur famille, de leur communauté pour qu’on leur enseigne l’anglais ou le français, c’est selon, dans des écoles soi-disant civilisatrices », Camil Girard, professeur associé à l’Université du Québec à Chicoutimi.
2• Les réserves
« Les autochtones, on les met dans des réserves en attendant qu’ils deviennent des “ citoyens ”, qu’ils s’affranchissent dans le fond. En dehors des réserves, on leur enlève tous leurs droits », Camil Girard.
3• Trahison dans la signature des traités de nation à nation
« Les autochtones, pour les peuples avant nous qui se voulaient supérieurs, étaient très gênants.
On commence à prendre leur territoire. On a signé les traités, mais à partir de certaines dates, on les trahit pour prendre plus de terre, avoir plus de pouvoir et ainsi de suite », John Ralston Saul, auteur de l’essai Le Grand Retour.
4• Système d’éducation défaillant
« Certaines écoles ressemblent à des taudis, n’ont pas de chauffage, ont des odeurs de pétrole, n’ont pas d’infrastructures sportives. Ils n’ont pas assez d’argent pour offrir les services normaux offerts dans nos écoles », John Ralston Saul.
5• Accès restreint aux services de base de qualité
« Si vous prenez certaines communautés qui vivent dans le Nord, elles n’ont pas accès à des routes, à une proximité interculturelle; elles n’ont pas beaucoup de sous; la télévision et l’internet sont limités; le financement du fédéral en éducation est inférieur au reste du Québec; le développement économique est hyper complexe, notamment », Camil Girard, professeur associé de l’UQAC.
6• Loi sur les indiens
« Ils deviennent des citoyens de second ordre. Des mineurs au sens de la loi avec la Loi sur les Indiens.
On les exclut. [...] Ils perdent leurs droits fondamentaux », Camil Girard.
7• Le droit faire des testaments
« Quand un membre de la communauté autochtone décède, c’est le ministre des Affaires indiennes qui décide du testament final et non la famille », Camil Girard.
8• Impossibilité d’emprunter à la banque
« Les autochtones qui demeurent sur les réserves ne sont pas propriétaires de leur fonds de terre, qui appartient au Conseil de bande, si bien qu’il leur est impossible d’emprunter à la banque », Camil Girard.
9• Métissage
« Si par exemple, dans une famille, deux frères épousaient des Québécoises, ces dernières devenaient autochtones, mais si deux sœurs de la même famille mariaient des Québécois, elles perdaient leur statut d’autochtone », Camil Girard.
10• Système juridique
« Chaque année, le gouvernement fédéral dépense près de 110 M$ en frais d’avocat pour appeler des autochtones en cour et tenter d’empêcher la reconnaissance de leurs droits », John Ralston Saul, auteur.

LES PREMIÈRES NATIONS

Au Québec
  • 10 nations en plus du peuple inuit
  • Une soixantaine de communautés
Au Canada
  • Environ 54 nations différentes et près de 600 communautés
Taux de suicide *
♦ Le taux de suicide est de cinq à six fois plus élevé chez les jeunes autochtones que chez les non-autochtones
♦ Le taux de suicide est de 126/100 000 pour les hommes autochtones comparativement à 24/100 000 pour les non-autochtones.
♦ Chez les femmes autochtones, le taux de suicide s’élève à 35/100 000 comparativement à 5/100 000 pour les non-autochtones.
♦ Le taux de suicide chez les jeunes Inuits figure parmi les plus élevés du monde, alors qu’il est 11 fois plus élevé que la moyenne nationale.
Données pour le Canada.
Sources: Camil Girard et Statistique Canada