dimanche, juillet 26, 2015

Si le Québec avait dit Oui : retour sur Confessions post-référendaires

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Mathieu Bock-Coté
Dans Confessions post-référendaires (Éditions de l’homme, 2014), un livre paru il y a quelques mois, l’objectif de Chantal Hébert et de Jean Lapierre était le suivant: revenir, vingt ans plus tard, avec les principaux acteurs du référendum de 1995 (de Jacques Parizeau à  Bob Rae en passant par Mario Dumont et Daniel Johnson et tant d’autres) pour comprendre ce qu’ils avaient prévu faire si le Oui l’avait emporté. Aurait-il conduit à l’indépendance? À une réforme de la fédération? À des tensions sociales de plus ou moins grande envergure? Le simple fait de poser la question nous rappelle que l’histoire n’est jamais écrite à l’avance et qu’on ne saurait prévoir comment chacun réagira dans une crise politique ouverte par un référendum d’accession à l’indépendance. Une victoire référendaire ouvre une épreuve de force: ceux qui s’y sont bien préparés ont une chance de la remporter, sans en être certains.
Une chose ressort clairement: tous les acteurs n’étaient pas également préparés. Dans le camp du Oui, seul Jacques Parizeau avait vraiment pensé à tout. Il en ressort grandi. Comment dire? Il avait tout prévu, dans la mesure où il est possible de se préparer à une situation exceptionnelle. Lucien Bouchard et Mario Dumont se contentaient en quelque sorte de travailler à gagner le référendum, ce qui n’était pas une mince tâche, sans trop savoir ce qui sortirait d’une victoire, comme s’il s’agissait davantage de remporter un Oui que de s’appuyer sur lui pour en arriver à la souveraineté. Positivement, on se dira que l’équipe de 1995 regroupait à la fois les hommes nécessaires pour rassembler le vote populaire, et l’homme indispensable pour le convertir en déclaration d’indépendance. Négativement, on dira que des hommes divisés autour d’un objectif aussi fondamental peuvent difficilement y arriver.
Imaginons le scénario suivant, car Confessions post-référendaires le suggère. Le Oui l’emporte à 52%. Jacques Parizeau, conformément au projet de loi sur l’avenir du Québec et à l’entente du 12 juin, qui liait les chefs nationalistes dans un pacte souverainiste, enclenche la machine pour que l’indépendance se fasse rapidement, tout en se pliant au projet de partenariat qu’il doit aussi soumettre au Canada. Imaginons alors que Lucien Bouchard cherche à ralentir le tout, et qu’il soit soutenu par Mario Dumont, le premier parce qu’il veut donner plus de temps à la conclusion d’une nouvelle association, le second croyant peut-être enfin possible d’obtenir la réforme de la fédération qu’il avait d’abord souhaité. Tout cela est évidemment spéculatif. Mais aurions-nous assisté à un conflit des chefs, entre Jacques Parizeau, le premier ministre, et Lucien Bouchard, le chef officieux du camp du Oui, à un vrai conflit entre la légalité et la légitimité? Auraient-ils néanmoins conservé leur unité devant l’inévitable contre-offensive canadienne?
On a beaucoup reproché à Jacques Parizeau d’avoir rompu les communications avec Lucien Bouchard le jour du référendum. Peut-être était-ce une manière de rappeler qui était le vrai chef de cette entreprise et qu’il reprenait les commandes? Chose certaine, la politique, ici, met en scène des volontés contradictoires au sein d’un même camp et on peut deviner que le choc aurait pu être brutal si Parizeau avait décidé d’enclencher la démarche vers la souveraineté devant un Bouchard enfilant ses grands habits de négociateur. On ne peut s’empêcher d’imaginer les différentes tournures possibles d’un tel affrontement. Rien n’est plus humain que la conquête et l’exercice du pouvoir. Peut-être aussi qu’un Oui aurait balayé les résistances et les scrupules de chacun. Il arrive que l’histoire, lorsqu’elle se met en marche, balaie toutes les volontés et transforme les sceptiques en enthousiastes, l’énergie libérée par la crise politique rendant possible ce qui était la veille inimaginable.
Le camp du Non était éclaté aussi. On s’en doutait. Dans un premier temps, on croyait la victoire assurée. Le référendum était une formalité. Puis les choses se sont compliquées. Que faire alors devant une victoire souverainiste? Chez les fédéralistes, la vraie ligne de clivage distingue ceux qui auraient reconnu la légitimité d’un Oui et ceux qui auraient tout fait pour le renverser. Pour plusieurs, une victoire éventuelle du Oui n’était qu’un obstacle à surmonter pour s’assurer que le Québec demeure dans la fédération. On comprend, à la rigueur, l’attitude résolue des leaders canadien-anglais qui ne veulent pas faire de cadeau au Québec, qui veulent l’obliger à se séparer ou se soumettre et qui espèrent surtout le soumettre pour en finir avec lui. On comprend moins certains Québécois d’Ottawa, comme André Ouellet, qui poussent le zèle fédéraliste jusqu’à la déloyauté nationale – on pourrait bien utiliser un autre mot, si notre époque n’avait pas tendance à le proscrire. L’histoire du Canada, et plus encore, du PLC, l’a confirmé à maintes reprises : c’est en travaillant contre son peuple qu’un francophone peut faire carrière une belle carrière politique dans le système fédéral.
Imaginons encore une fois un scénario. Après un Oui, le cabinet fédéral est divisé. Jean Chrétien et ses ministres québécois font tout pour se maintenir en poste, en adoptant la ligne la plus dure qui soit. Certains ministres du Canada anglais font de même, ainsi que des leaders provinciaux, qui veulent casser les velléités sécessionnistes des Québécois. Mais il y en a d’autres qui disent:qu’ils fichent le camp qu’on en finisse. Le Canada se serait-il finalement divisé sur le traitement à réserver aux Québécois? Nous serions-nous retrouvés devant un camp fédéral décidé à retenir le Québec contre son gré dans une fédération lui apparaissant soudainement étrangère? Qu’est-ce qui se serait passé si Ottawa avait décidé d’organiser son propre référendum, avec sa propre question, dans un Québec en processus de sécession? Chose certaine, le Canada ne s’interdit pas le recours à la raison d’État, alors que les souverainistes, souvent, se noient dans la morale. Mais la morale est peut-être la seule arme dont disposent les faibles.
Confessions post-référendaires relève du journalisme politique d’excellente tenue. En interviewant les grands acteurs  de 1995, Hébert et Lapierre font même œuvre d’historiens, et leur travail est une contribution majeure à la compréhension de notre histoire politique. On peut toutefois y trouver une source de méditation sur la nature de l’action politique. On ne se sépare pas d’un État sans une stratégie clairement établie. Mais une fois fixée, cette stratégie n’abolira jamais, quoi qu’on en pense, la part d’improvisation inévitable qui vient avec la politique, et le fait que les hommes qui s’y meuvent réagissent davantage aux circonstances qu’ils n’y commandent, même s’ils peuvent s’appuyer sur elles pour dévier le cours des événements. De là l’importance d’avoir un cap bien défini. Il faut savoir où on va, quitte ensuite à multiplier les détours et à s’aventurer dans des chemins imprévus. Comme l’écrivait Aron, l’homme fait l’histoire mais ne sait pas l’histoire qu’il fait.
Tous les acteurs interviewés par Hébert et Lapierre reconnaissent qu’un référendum d’autodétermination remue une nation dans ses profondeurs. Nous sortons alors des artifices juridiques et techniques. Banalité, répondront certains. Banalité supérieure, répondrait-on, à la suite d’André Gide. Car la politique, aujourd’hui, a tendance à nier cette charge passionnelle, comme si elle était inutile, ou même nuisible, alors que c’est seulement parce qu’un homme politique parvient à l’activer qu’il peut porter et réaliser de grands projets – ou provoquer une catastrophe, si cela tourne mal. Le référendum, pour l’immense majorité d’entre eux, a été le moment le plus important de leur vie politique. C’est normal: on choisissait alors un pays. On déterminait le cadre de la souveraineté. C’est une vraie affaire. On comprend aussi que les passions politiques se chauffent et se refroidissent selon les époques. En ce moment, elles semblent congelées.
On lira ce livre avec un peu de tristesse. Il y a vingt ans, le Québec est passé à côté de son destin et depuis, il en paie le prix. Lors de sa publication, quelques intellectuels, comme Joseph-Yvon Thériault et Christian Dufour, ont noté que bien des souverainistes ont préféré se réfugier dans l’exploration d’un Oui imaginaire et fantasmé plutôt que de regarder la situation objective d’un Québec en régression. Il y a du vrai dans ce reproche. Se couper du réel est impardonnable en politique. Mais il est important aussi de se rappeler que le destin des hommes dépend finalement de peu de choses, et que quelques milliers de votes auraient pu créer une situation absolument neuve où la virtùde nos politiques aurait dû se manifester comme jamais. De ce point de vue, on lira Confessions post-référendaires non seulement comme un livre d’histoire, mais peut-être aussi comme un livre d’anticipation.
  • Chantal Hébert et Jean Lapierre, Confessions post-référendaires, Montréal, Éditions de l’homme, 2014