lundi, juin 08, 2015

Le soupir d’un souverainiste fatigué

http://www.ledevoir.com/politique/

Pierre Karl Péladeau est «l’homme de la dernière chance», croit le sociologue Jacques Beauchemin


8 juin 2015 |Marco Fortier | Québec
«Si on est incapables de faire la souveraineté avec le PQ dirigé par PKP, je ne vois pas comment on pourra la faire», affirme Jacques Beauchemin.
Photo: Francis Vachon
 Le Devoir

«Si on est incapables de faire la souveraineté avec le PQ dirigé par PKP, je ne vois pas comment on pourra la faire», affirme Jacques Beauchemin.

Jacques Beauchemin est fatigué. Épuisé de se battre pour un rêve rejeté par la majorité des Québécois. Et il est convaincu que les Québécois sont tellement blasés qu’ils risquent de rater leur rendez-vous avec l’histoire s’ils renoncent à faire l’indépendance avec Pierre Karl Péladeau, « l’homme de la dernière chance ».

Dans un essai à paraître mardi, le sociologue et ancien sous-ministre affirme que les Québécois se trouvent à la croisée des chemins. Ils ont le choix entre la « démission tranquille » et la reprise du combat pour la survie de la culture française en Amérique.

« Le Québec d’aujourd’hui est fatigué de se poser la question de son devenir. Les signes de cette fatigue sont partout présents. Peut-être avons-nous épuisé le carburant qui nous aura permis de nous rendre jusque là où nous sommes, c’est-à-dire à l’orée d’une possible indépendance politique dont nous ne savons plus si nous la voulons vraiment », écrit Jacques Beauchemin dans La souveraineté en héritage, publié chez Boréal.

La mort de Jacques Parizeau illustre ce que le professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) appelle un « dur constat » « Les carottes sont cuites. Si on ne fait pas la souveraineté maintenant, on ne la fera pas du tout. La fenêtre qui s’est ouverte avec la Révolution tranquille est en train de se refermer. La génération qui a porté ce projet-là est en train de disparaître », dit-il en entrevue au téléphone.

L’auteur cite en exergue La fatigue culturelle du Canada français d’Hubert Aquin, publié en 1962 : « […] ils veulent simultanément céder à la fatigue culturelle et en triompher, ils prêchent dans un même sermon le renoncement et l’ambition. Cette société aspire à la fois à la force et au repos, à l’intensité existentielle et au suicide, à l’indépendance et à la dépendance. »

Cinquante-trois ans après l’article d’Aquin, le Québec se trouve bel et bien face à son destin, croit M. Beauchemin. Le sociologue, en tout cas, est lui-même à un carrefour. À 60 ans, il admet être « fatigué » de se battre pour le pays.

Il a été sous-ministre responsable de la langue française dans le bref gouvernement Marois, de l’automne 2012 au printemps 2014. Il a suggéré d’appliquer la loi 101 aux cégeps, pour empêcher les francophones de fréquenter les collèges anglais. Et il a recommandé d’étendre aux entreprises de 50 employés et moins les dispositions faisant du français la langue de travail. Jacques Beauchemin — et le gouvernement péquiste — s’est heurté à un mur. Ses recommandations étaient loin de faire l’unanimité, même au sein du Parti québécois (PQ).

« Les stratégies, ça a ses limites. Si les gens ne veulent pas y aller, il faut en prendre acte,dit-il en soupirant. Oui, je suis fatigué. J’ai dit aux membres de mon entourage que c’est la dernière fois que j’écris un livre sur le Québec, parce que j’ai tout dit. »

M. Beauchemin est conscient que bien des gens vont croire qu’il est amer parce qu’il ne verra pas naître le pays avant de mourir. Bien des gens vont lui dire que la terre n’arrêtera pas de tourner lorsqu’il quittera ce monde — pas plus que la mort de Jacques Parizeau ne sonne la fin de l’histoire. Il dit faire un constat lucide, pas du tout marqué par sa propre fatigue.

Il réfléchit à voix haute : peut-être que le PQ aura été le parti d’une génération. Peut-être que la majorité francophone se sent encore trop fragile, pas assez sûre d’elle-même, pour accoucher d’un projet de société rassembleur pour les minorités. On lui soumet aussi le point de vue d’un Stéphane Dion, qui a été ministre de « l’unité nationale » dans le gouvernement Chrétien : peut-être que le Québec s’épanouit dans le Canada. Peut-être que la loi 101 est une « grande loi canadienne », comme le clame M. Dion. René Lévesque lui-même disait que le Canada, ce n’est pas le goulag.

« Oui, peut-être qu’ils ont raison, admet Jacques Beauchemin. Peut-être qu’on n’a pas absolument besoin de la souveraineté. Certains diront : on vit dans un beau pays, on parle français, c’est quoi le problème finalement [Le sociologue] Guy Rocher a dit qu’on est victimes de nos succès. Jusqu’à un certain point, c’est vrai. Mais je pense que les Québécois sont faussement réconfortés. Si on dépolitise la question de la langue, si on la dédramatise, on va perdre la bataille. »

Le professeur rappelle l’importance du « désir de durer », ce que le sociologue et philosophe Fernand Dumont appelait la « survivance », dans la psyché québécoise. Il constate que la génération montante semble avoir perdu cette crainte de disparaître. « On a échoué à transmettre ce désir de survivance à nos enfants et à nos petits-enfants. »

Ses enfants âgés de 38 et 40 ans, et leurs propres enfants en bas âge, ne voient pas l’anglais comme une menace. Jacques Beauchemin est pourtant convaincu qu’une bonne partie, sinon la majorité, de ses étudiants à l’UQAM, sont souverainistes. « La plupart disent qu’ils sont souverainistes, mais c’est comme s’ils attendaient qu’on leur dise où cliquer likesur Facebook. De là à militer et à s’empêcher de dormir pour le pays… Ce n’est pas une question de vie ou de mort pour eux. »

Le sociologue se trouve en France, où il donne une série de conférences sur le Québec. Il affirme que les Français ont de la misère à suivre le parcours politique de leurs cousins d’outre-mer. « Les gens me disent : qu’est-ce qui se passe au Québec ? La souveraineté, vous la faites ou vous ne la faites pas ? Si vous la faites, dites-le-nous, on va vous appuyer. »

Il leur répond qu’un leader fort nommé Pierre Karl Péladeau vient de prendre la direction du PQ. Que ce chef est là pour une raison, une seule — « faire du Québec un pays » — et qu’il se bat à visage découvert. PKP a mis de côté les « astuces », les non-dits et les faux-fuyants des dernières décennies. Et qu’avec Péladeau, le Québec vit son moment de vérité. « Si on est incapables de faire la souveraineté avec le PQ dirigé par Pierre Karl Péladeau, je ne vois pas comment on pourra la faire. »