mardi, juin 02, 2015

Le bourreau de Richmond : « J'ai tué 62 personnes »

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 Mise à jour le mardi 2 juin 2015 à 3 h 39 HAE  Radio-Canada   Christian Latreille


Est-il possible d'avoir l'âme en paix quand on accomplit les terribles tâches du bourreau dans une prison? Jerry Givens a fait ce travail pendant de longues années, et nous l'avons rencontré.
Un texte de Christian LatreilleTwitterCourriel
Jerry Givens, 62 ans, a travaillé dans un pénitencier de la Virginie durant 25 ans, dont 17 à titre de chef des exécutions. De 1982 à 1999, il est le responsable du couloir de la mort, où les condamnés attendent l'ultime châtiment. Il tuera 62 personnes au total : 25 par électrocution; 37 par injections létales.
null Photo :  Radio-Canada/Marcel Calfat
Durant 17 ans, il accompagnera les détenus. « Je tentais de mettre les gars à l'aise. On ne sait pas ce qui se passe dans leur tête. C'est moi qui les préparais, la journée de leur mort. Je leur rasais le crâne et les jambes pour permettre au courant de mieux passer. Souvent, je priais pour eux à voix haute ou à voix basse en plaçant ma main sur leur tête. »

Jerry Givens admet qu'il se crée des liens avec ces prisonniers qui sont sur le point de rendre leur dernier souffle. « Certains me demandaient s'ils pouvaient se doucher plus longtemps. D'autres passaient beaucoup de temps au téléphone avec leurs proches, et plusieurs criaient leur innocence jusqu'à la fin. »
Deux décharges électriques de 45 secondes chacune, dont une première de 3000 volts, sont nécessaires pour faire mourir le détenu. « Ce courant électrique peut tuer un cheval », explique Givens. « La première décharge est obligatoire alors que la deuxième peut être plus courte. Tout dépend de la taille du prisonnier. »
L'exécution dure en tout 2 minutes 30 secondes. On laisse ensuite le corps refroidir, puis un médecin vient constater le décès.
« On peut sentir la chair brûlée. J'ai vu des condamnés dont les jambes avaient pris feu tellement le courant était fort. Un jour, nous avions mal installé le casque, et le détenu s'est mis à saigner du visage pendant l'exécution. »— Jerry Givens
Le reportage de Christian Latreille, Marcel Calfat et Sylvain Richard sera diffusé ce soir auTéléjournal sur ICI Radio-Canada Télé.
Un simple boulot
Mais à quoi pensez-vous lorsque vous appuyez sur le bouton vert durant 45 secondes? « À rien, je ne pense à rien. C'est la machine qui fonctionne, et qui effectue son boulot », affirme l'ex-bourreau en chef de la prison de Richmond. En Virginie, 1387 condamnés ont été exécutés depuis la création de cet État.

Jerry Givens se souvient encore de sa première mise à mort. C'était le 10 août 1982, à 1 h du matin. Frank Coppola, un ex-policier, reconnu coupable du meurtre d'une femme, prend place sur la chaise électrique. « On lui demande s'il souhaite prononcer ses dernières paroles. Frank répond non, et lève les deux pouces dans les airs, et dit simplement : "Allons-y!" »

« J'ai vu son corps se raidir lors de la première décharge à haut voltage. Et lorsqu'on arrêtait le courant entre les deux séquences de 45 secondes, les muscles du corps se relâchaient ». Les exécutions par injections sont beaucoup plus difficiles à endurer, dit Jerry Givens. « On voit les liquides chimiques descendre dans les tubes jusqu'au condamné. Un jour, l'homme mis à mort a eu le temps de chanter Amazing Grace avant de mourir. »



Pour voir sur votre appareil mobile Jerry Givens chanter Amazing Grace, cliquez ici.
Il affirme qu'il devait se convaincre chaque fois que la personne qu'il allait exécuter était coupable à 100 %. Jusqu'au moment où un condamné, Earl Washington, qui a passé 17 ans en prison en Virginie, évite la mort 9 jours avant son exécution, grâce à des tests d'ADN. « Là je me suis dit, c'est Dieu qui m'envoie un message et qui me dit : sors de là! »
Pour voir les statistiques sur votre appareil mobile, cliquez ici.

Un secret bien gardé
Rien ne destinait Jerry Givens à devenir un bourreau.
« Je ne me considère pas comme un tueur. J'effectuais simplement mon travail pour l'État de la Virginie. Je suis un père de famille et un mari avant tout. Quand j'étais enfant, je souhaitais devenir joueur de football professionnel. Un jour, je me suis blessé au genou, et ça a mis fin à mon rêve. »— Jerry Givens

Jeune, il ira de petit boulot en petit boulot avant qu'on lui offre un emploi à la prison de Richmond, où la peine de mort est réintroduite en 1976. Givens passera, en peu de temps, de gardien de prison à bourreau en chef.
« J'avais une équipe de huit personnes, et tout était secret. Ce qui se disait dans le couloir de la mort restait dans le couloir de la mort. »— Jerry Givens

Jerry Givens, alors bourreau, assis dans la chaise du condamnéJerry Givens, alors bourreau, assis dans la chaise du condamné  Photo :  Jerry Givens
Tellement secret qu'il cachera à sa femme et à ses enfants, durant 20 ans, son véritable travail.
Alors que l'ex-bourreau commence à douter, il sera condamné pour avoir blanchi de l'argent en vendant sa voiture à un revendeur de drogue. Il refusera de témoigner à son procès, puisque le jour de son témoignage, une exécution était prévue.

« Je ne voulais pas dire en public la raison pour laquelle je ne pouvais pas témoigner, alors que ma famille ne le savait même pas. J'étais convaincu de mon innocence. Les procureurs souhaitaient que je plaide coupable en échange d'une sentence de six mois à purger dans la communauté. Il n'était pas question que je plaide coupable. » Il a purgé une peine de près de cinq ans de pénitencier pour un crime qu'il n'a jamais commis, dit-il.
« Je savais que je n'avais pas eu un procès juste. Et je me suis mis à douter du système. Si, moi, je peux être condamné faussement, d'autres peuvent l'être aussi. »— Jerry Givens

Aujourd'hui contre la peine de mort
À sa sortie de prison, Jerry Givens ne croit plus au système. Il dénonce publiquement la peine de mort aux États-Unis. « La mise à mort est une vengeance. Nous sommes tous condamnés à mourir un jour. C'est inévitable. Les autorités doivent réaliser qu'ils appliquent une punition qui va arriver un jour ou l'autre. »

Jerry Givens a maintenant pris le bâton du pèlerin. Il milite contre la peine de mort partout dans le monde. Il accorde des entrevues, écrit un deuxième livre, dessine aussi, et chante dans une chorale à église. Lorsqu'on lui demande s'il est en paix? Il répond : « Je l'ai toujours été ».
D'autres statistiques sur la peine de mort :

  • 31 États américains utilisent encore la peine capitale
  • depuis 1950, 2363 personnes ont été exécutées aux États-Unis
  • l'État du Nebraska a aboli la peine de mort le 27 mai dernier
  • depuis 1973, 119 condamnés à mort ont été innocentés
  • la Chine, l'Iran, l'Arabie saoudite, l'Irak et les États-Unis sont les pays qui exécutent le plus de condamnés