jeudi, juin 04, 2015

Jacques Parizeau: un personnage hors du commun

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Jacques Parizeau
PHOTO D'ARCHIVES

Bien des choses ont été dites sur Jacques Parizeau. Il est fascinant de lire et d’entendre les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé de près. Quant à moi, je n’ai pas eu cette occasion mais je retiens quatre facettes d'un personnage hors du commun. Ce qui suit n’a pas la prétention d’être un portrait exhaustif. Disons qu’il s’agit de quelques touches au tableau d’ensemble.
L’homme qui savait ce qu’il faisait
Une des clés du succès politique de Jacques Parizeau tenait à la confiance qu’inspire un homme qui, pour reprendre l’expression populaire, «connaît son affaire». Jacques Parizeau connaissait intimement le fonctionnement de l’État québécois. Pas étonnant : il avait lui-même contribué à fabriquer cet État de toutes pièces. Ses partisans croyaient en sa capacité de mener à bien ses projets et c’est pourquoi ils lui faisaient confiance. Plusieurs de ces adversaires le craignaient parce qu’ils croyaient la même chose.
C’est dans cet esprit que le chef péquiste avait minutieusement préparé sa stratégie postréférendaire dans l’hypothèse d’un Oui. Est-ce que ça aurait pu fonctionner? Qui sait? En tout cas, lui, il avait un plan. C’est peut-être pour cela qu’il a déchanté avec ceux qui lui ont succédé au Parti québécois et qui ne lui ont jamais donné l’impression qu’ils avaient un plan bien ficelé pour aller du point A au point B.
Le passionné rationnel
Les acteurs politiques sont-ils mus d’abord par la raison ou la passion? C’est une question que les politologues se posent depuis longtemps et on a souvent tendance à présumer que la passion prend presque toujours le dessus. Dans le cas de Jacques Parizeau, il est clair que l’homme était un passionné qui aimait le Québec avec ardeur. Il est difficile d’expliquer autrement l’énergie qu’il a mis à servir les Québécois tout au long de sa vie.
Pourtant, qu’il s’agisse de ses actions en tant que grand commis de l’État ou en tant que politicien, celles-ci sont presque toujours le résultat de calculs rationnels. Par exemple, lorsqu’il raconte comment il est devenu indépendantiste, il exprime clairement le cheminement de quelqu’un qui souhaite passionnément le plein épanouissement de son peuple, mais qui ne voit pas, en toute rationalité, comment on peut arriver à cette fin dans le cadre fédéral.
On a aussi pu constater à quel point la rationalité de l'homme politique pouvait l’emporter sur la passion au moment où Parizeau cède le devant de la scène à Lucien Bouchard au beau milieu de la campagne la plus importante de sa vie. Il était animé d’une grande passion et pas dénué d’orgueil, mais il a fait cette concession majeure après qu'on lui ait démontré rationnellement que c’était la meilleure façon de gagner. Cette maîtrise de ses émotions dont il avait fait preuve pendant la campagne rendait d’autant plus incompréhensible sa déclaration malheureuse au soir de la défaite. Comment l’homme qui avait toujours su mettre sa raison au service de sa passion s’est-il laissé commettre un tel dérapage?
Mais à ses yeux, ce n’était pas un dérapage. Après tout, n’avait-il pas tout simplement énoncé une évidence sociologique à propos du vote? N’était-ce pas une explication « rationnelle » qui suffisait à ses yeux à rendre compte de la mince marge de sa défaite? Ce qu’il avait négligé dans ce moment d’improvisation, c’est que personne n’était vraiment tout à fait rationnel ce soir-là. Pendant ces quelques instants, lui non plus.
Le professeur
J’assistais hier à un congrès de science politique. Dans un atelier sur l’influence de notre discipline sur les politiques publiques, une collègue a dit une chose aussi simple que vraie: ce n’est pas par nos recherches, nos livres ou nos scribouillages dans les journaux ou les blogues que nous exerçons le plus d’influence sur la conduite des affaires publiques, mais par biais des étudiants que nous formons. Ceci m’a fait penser aux multiples témoignages entendus au sujet de Jacques Parizeau, le professeur. En plus de ses nombreuses réalisations, on peut dire qu’il a aussi exercé une influence profonde sur tous ceux qu’il a formés et tous ceux qui l’ont accompagné.
Ses discours politiques ressemblaient parfois à des cours magistraux et plusieurs ont rappelé que les étudiants étaient son meilleur public. Nombre de ceux qui ont travaillé à ses côtés rapportent que l’expérience ressemblait à un séminaire où on repousse constamment plus loin les limites de l’apprentissage. Quel que soit le domaine où on évolue, on ne peut avancer qu’en apprenant et c’est une composante essentielle du leadership que d’aider ceux qui nous entourent à apprendre.
Que l’on soit d’accord ou non avec les idées de l’homme politique, tous les professeurs et enseignants à tous les niveaux devraient voir une source d’inspiration dans le parcours d’un professeur exceptionnel.
Le bâtisseur
Jacques Parizeau parlait bien, mais il était bien plus un «faiseur» qu’un «parleur». Tous ceux qui l’ont vu à l’œuvre ont reconnu que qu’il travaillait dur. Il avait une patience assez limitée pour le laisser-aller, l’improvisation et pour les rêveurs sans prise sur la réalité. On peut reprocher à certains indépendantistes d’être des rêveurs, mais pas à Parizeau. Pour lui, faire du Québec un État moderne et un pays, ce n’était pas un rêve ou un élan du cœur. C’était une tâche à accomplir. C'était un travail auquel il a consacré sa vie.
Il n’était pas le seul qui voyait les choses comme cela et d'autres avec lui ont mis les mains à la pâte. Il y en a eu d’autres bâtisseurs du Québec moderne pour qui le projet de faire du Québec un pays était ou est encore un travail bien concret à réaliser et non un rêve. En leur compagnie, Jacques Parizeau aura passé sa vie à travailler dans ce but et ils y sont presque arrivés. Reste à voir si ce qu’ils ont fait représente une base solide ou un travail à refaire.