jeudi, avril 30, 2015

Viols présumés en Centrafrique : "Tu auras à manger contre du sexe"

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Le Point - Publié le 

À la tête de l'ONG AIDS-Free World, Paula Donovan s'est procuré le rapport confidentiel et l'a transmis au "Guardian". Interview.

Les faits se seraient déroulés entre décembre 2013 et juin 2014, dans le cadre de l'opération de maintien de la paix internationale de la Minusca.
© MIGUEL MEDINA / AFP
Les faits se seraient déroulés entre décembre 2013 et juin 2014, dans le cadre de l'opération de maintien de la paix internationale de la Minusca

Propos recueillis par 
Branle-bas de combat aux Nations unies et à l'état-major français. Un rapport confidentiel de l'ONU fait état de viols sur des enfants commis par des soldats français engagés dans le maintien de la paix en Centrafrique. Un document que l'ONU aurait préféré garder secret. 
 © Alexis MacDonald AIDS-Free World
L'ONG AIDS-Free World, qui travaille sur les cas de viols et d'abus sexuels commis lors des missions de maintien de la paix, a pu se procurer le rapport et l'a étudié. La directrice de l'organisme, Paula Donovan, a décidé de transmettre le rapport au quotidien britannique The Guardian.

Le Point.fr : Que dit le rapport au sujet des soldats français?
Paula Donovan : Ce n'est pas uniquement un rapport, mais plus une série de témoignages. Le document contient les interviews de six enfants. Certains ont subi des sévices sexuels, certains des viols et d'autres racontent qu'ils ont été témoins de viols commis sur leurs camarades. On peut dénombrer une dizaine d'enfants victimes de ces actes. Les enfants ont identifié seize soldats violeurs. Ils expliquent avec détail les circonstances des faits, ce qui rend les propos très crédibles. Ils parlent de leur vie d'orphelins. La plupart vivaient dans la rue et étaient affamés. Quand ils ont vu les soldats français, ils sont allés à leur rencontre pour leur demander à manger et à boire. Les militaires leur disaient : "Tu auras à manger contre du sexe." 
Quand avez-vous reçu le document et qu'avez-vous fait ensuite ?
J'ai reçu le document en avril. On a lu le rapport et on a travaillé dessus. Les gens devaient savoir ce qui se déroulait en Centrafrique. J'ai contacté The Guardian et je leur ai transmis le rapport. Je savais qu'une exposition médiatique des faits capterait l'attention de l'ONU.
L'ONU a suspendu Anders Kompass, le whistleblower qui a fait fuiter le rapport confidentiel. Qu'en pensez-vous ?
Ce qui m'inquiète le plus, c'est le sort de ces enfants en Centrafrique. Actuellement, on ne sait pas si les hommes qui ont commis ces crimes sexuels sont encore sur place. On ne sait pas quand ils seront appréhendés, et surtout s'ils le seront. Malheureusement, les Nations unies n'ont pas l'air de se préoccuper de ces questions-là. Leurs inquiétudes se portent sur cet homme qui a divulgué ce rapport accablant.
Qu'espérez-vous du gouvernement français ?
Je ne sais pas trop. Il faut attendre et voir. J'espère que les dirigeants français vont enquêter jusqu'au bout et que les responsables de ces viols seront amenés devant la justice.
Est-ce le premier rapport de ce genre ? D'autres cas d'abus sexuels sur des enfants ont-ils eu lieu lors de missions de maintien de la paix ?
Chaque année, le secrétaire général publie un document listant toutes les allégations d'abus sexuels. Il y a de nombreux cas, mais l'ONU ne fait rien, ou si peu. Cette situation dure depuis une vingtaine d'années. Les dirigeants des Nations unies adorent parler de leur politique de tolérance zéro sur ces questions. On voit des programmes de sensibilisation pour les Casques bleus, mais rien de plus. Cette histoire montre encore une fois qu'aucune réponse n'est donnée aux victimes. Et dans les pays d'où sont originaires les soldats des missions de maintien de la paix, le silence est roi. L'ONU n'est jamais informée des suites des procédures et personne ne sait ce que les coupables deviennent.