jeudi, avril 30, 2015

Choisir son camp

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Denise Bombardier
Rien n’est plus épuisant dans nos débats publics que cette tendance à céder au piège de la dichotomie. Dans le passé, en politique au Québec, il fallait choisir entre les bleus et les rouges.
Rappelons la phrase que nombre de curés de campagne prononçaient en chaire le dimanche précédant une élection: «Mes chers frères, n’oubliez jamais que le ciel est bleu (couleur de l’Union nationale d’alors) et l’enfer est rouge (couleur du Parti libéral).»
À partir de la naissance du parti souverainiste, qu’on désignait d’abord par le terme «indépendantiste», des générations de Québécois divisés politiquement se sont lancé à la figure des insultes. Le Québec s’est départagé depuis entre séparatistes et fédéralistes. Les plus agressifs des deux bords se traitaient de «séparatisses» et de «fédérastes», ce dernier terme quasiment interdit aujourd’hui à cause de la rectitude politique, car il a une connotation sexuelle.
Gauche-droite
Avec l’affaiblissement de l’option souverainiste, ces qualificatifs ont reculé au profit de nouvelles insultes en lien avec l’idéologie gauche-droite. «Vous êtes de droite» est le moyen qu’utilisent nombre de militants de gauche, et plus précisément la gauche radicale pour dévaloriser l’adversaire. Quant à la gauche moderne, qui se réclame de l’humanisme, elle a moins tendance à catégoriser négativement ses adversaires.
Dans un monde d’adultes, les divergences de vues, les oppositions politiques et idéologiques ne devraient pas aveugler les citoyens. Trop de gens sont ainsi incapables de reconnaître quelque qualité que ce soit à ceux qui ne partagent pas leur vue.
Chacun reste dans son couloir à la recherche d’arguments pour conforter sa partisanerie, ses préjugés et sa perception tronquée des faits et des personnalités publiques, des politiciens au premier chef. D’ailleurs, ces derniers ne sont pas des modèles de référence en la matière.
Même le premier ministre Philippe Couillard, un des hommes politiques qui situent le débat à un niveau civilisé, se laisse parfois porter par le discours démagogique. À sa décharge, l’on peut dire qu’il est humain de réagir aux insultes venant de membres de l’opposition à l’Assemblée nationale qui se spécialisent en injures indignes du lieu.
Douter, même de soi
C’est un exercice difficile que celui de la distance critique, c’est-à-dire de cet effort de s’élever au-dessus de la mêlée. De pouvoir attribuer à ses contradicteurs une justesse de pensée. De douter, par le fait même, de ses propres convictions.
Nous sommes dans une époque de mutation où les vérités d’hier sont devenues les faussetés d’aujourd’hui. Qui croit de nos jours que le communisme est signe de progrès, comme l’ont cru des générations au 20e siècle? Que disent maintenant ceux qui ont fait autrefois l’éloge des dictateurs, tels Staline, Mao, Castro et autres héros de tant d’admirateurs occidentaux? La violence verbale qui règne, alimentée par ce qui s’écrit sur les réseaux sociaux, contamine le climat politique. Les politiciens sont des cibles faciles. Des citoyens qui ne méritent guère ce titre éclaboussent les élus qu’ils exècrent et se portent à la défense aveugle de ceux de leur camp. Même les journalistes peinent à échapper à ce travers haïssable. Or, sans nuance et sans pragmatisme, l’exercice de la politique mène au cul-de-sac.